Le saut de l’ange

 

 

Désolée de vous interrompre dans vos galipettes, mais il y a une mission plus urgente à faire.

Rina ! Qu’est-ce que tu fais là ?! m’écrié-je, rouge de gêne qu’elle nous ai interrompus.

Ça serait plutôt à moi de dire ça. Vous avez vu vos têtes ?

C’est pas ce que tu crois ! crions-nous en synchronisation Yuto et moi.

Comment as-tu su que j’étais là ? demandé-je après réflexion.

Pas le temps de t’expliquer, on bouge.

L’intrus de la pièce s’avance vers moi d’un pas rapide, m’attrape férocement la main pour me tirer d’une force incroyable vers la sortie. Plus que surprise par sa poigne, mon regard se tourne vers son visage qui laisse entrevoir, pour mon plus grand étonnement, une inquiétude sévère et un stress palpable. Ça n’envisage rien de bon. Je lance un regard vers Yuto pour lui signifier que la scène romantique est finie, mais celui-ci ne semble pas du même avis et commence à nous suivre dans le couloir.

Où est-ce que tu l’emmènes ? questionne-t-il Rina d’une voix forte.

Du calme Roméo, je l’emmène faire son travail.

Mais qu’est-ce que tu racontes, Rina ? Et c’était quoi ce bruit tout à l’heure ? l’interrogé-je alors qu’elle continue à me tirer.

Un suicidaire.

Bien que la main de Rina exerce toujours une pression sur mon bras pour me faire accélérer, mon corps ralentit précipitamment pour s’arrêter complètement, la retenant à son tour. Elle tourne la tête dans ma direction.

Un suicidaire… ? soufflé-je, perdue.

Celle-ci s’arrête dans sa course et relâche finalement mon poignet meurtri d’une marque bien apparente. Elle entame d’une voix à peine voilée de stress:

Il est actuellement sur le toit du lycée. Ce que vous avez entendu n’était que les élèves qui l’ont vu dans la cour.

Il a… commence à demander Yuto avec hésitation.

Non, il n’a pas encore sauté, répond directement Rina, voyant où il voulait en venir.

Elle lance un regard furtif vers la fenêtre. Yuto et moi laissons pivoter nos têtes vers l’endroit indiqué par les yeux de Rina. Il est difficile de distinguer quelque chose avec les gouttes ruisselantes sur les vitres, laissant une vue floue de l’extérieur. Cependant, mes yeux sont comme attirés par une silhouette qui bouge tout en haut de l’immeuble d’en face. Inquiète par ce que je pense voir, je m’approche précipitamment de la fenêtre pour coller ma tête à la vitre, et je distingue avec effroi une personne de l’autre côté du grillage de protection sur le toit. Choquée, je n’ose quitter des yeux la scène alors que Yuto s’écrit avec panique:

Il faut tout de suite appeler les professeurs !

Je ne suis pas sûre que cela soit la meilleure solution, pose fermement Rina, en croisant les bras.

Comment tu peux dire ça ? s’écrit Yuto en colère. Nous n’allons pas le laisser comme ça !

Il n’a aucune confiance vis-à-vis des professeurs. Les emmener ne ferait que le persuader de sauter.

Alors qu’est-ce que tu proposes ? la questionne-t-il, la voix emplie de stress.

Sayuri.

Mes yeux se décrochent finalement de la fenêtre à l’entente de mon prénom. Je questionne Rina du regard.

Comment ça moi ?

C’est toi même qui me l’as dit, la prêtresse a comme devoir de sauver tous les malheureux qui ont demandé son aide.

Tu veux dire que…

Oui, c’est l’élève dont parlait la fille de l’autre jour. Celui dont l’état s’empire et là, on est à la limite.

Mon corps recule d’un pas. C’est l’affaire dont je ne me suis pas occupée ! J’ai ignoré une mission importante quand une vie était en jeu pour mes petits problèmes ! Comment ai-je pu faire passer mes états d’âmes stupides avant ceux qui en ont besoin ?! C’est encore à cause de moi si quelqu’un va mourir ! J’aurais du mieux écouter cette demande ! J’aurais dû …

Sayuri !

La voix de Yuto me ramène à moi. Il me tient le bras, empêchant mon corps de fuir à toutes jambes. Mes oreilles recommencent à siffler et je sens mon corps devenir lourd d’un coup. Yuto me rattrape vite, me prenant dans ses bras.

Je… J’ai manqué à mon devoir, Yuto ! J’ai complètement oublié cette demande, et maintenant quelqu’un va en pâtir !

Calme-toi, ton corps est blessé. Ton coup sur la tête a pu te créer un traumatisme crânien. On devrait aller à l’hôpital…

Je l’ai oublié et maintenant il va sauter ! continué-je, hystérique.

Une voix intervient avant que Yuto ne puisse continuer :

Ce n’est pas le moment pour les regrets. Ce garçon va au plus mal et nous seuls pouvons l’aider.

Mais comment Rina ? m’exclamé-je en m’approchant vers elle. Je ne connais rien sur lui.

Moi si. Je l’ai suivi pendant plusieurs jours et je sais ce qu’il faut savoir.

Alors qu’est-ce que tu attends, Rina ! Vas-y ! Tu es celle qui peut le sauver ! crié-je, agrippant ses bras comme pour la secouer.

Je ne peux rien faire.

Qu’est-ce que tu racontes ?! Rina ! Tu as toujours dû être celle qui devrait être prêtresse ! Tu agis vite et bien ! Tu restes concentrée sur les requêtes ! Tu n’oublies rien ! Tu lies les gens comme des livres ouverts ! Tu es bien meilleure que moi ! Tu l’as toujours été ! Je devrais plus être ton assistante ! Alors va l’aider ! Je t’en prie !

Non, ce n’est pas moi qui peux l’aider.

Le regard de Rina se métamorphose pour devenir beaucoup plus doux. Sa main vient doucement se poser sur ma tête pour effectuer quelques caresses rassurantes.

Je ne suis pas celle qui parle aux gens. Je ne suis pas celle qui rallie les troupes. Je ne suis que l’assistante de la prêtresse. C’est toi la prêtresse. C’est toi qui sais comment prendre les gens, comment agir avec eux, comment les aider au mieux. Je ne sais pas faire tous ça. Mais toi oui.

Son regard transperce le mien. Comme si elle voulait que ses mots touchent mon cœur en panique. Et c’est l’assurance de sa flèche qui calma mes doutes. Rina a confiance en moi. Sa confiance est sûrement la chose dont je suis la plus fière de posséder. Elle est la personne la plus intelligente que je connaisse. Si elle pense que je peux le faire, c’est que j’en suis capable. Qualifiée ou pas, je peux tout tenter pour essayer de l’aider. Je l’ai toujours fait jusqu’à présent. Je dois mettre toute mon expérience acquise avec le club dans le sauvetage de ce garçon. Pour me pardonner de ne pas l’avoir considéré avant. Mes doigts viennent sécher rapidement l’humidité discrète de mes yeux. Je relève mon buste, prends une grande inspiration et resserre les bandages de mes mains. Que le combat commence. Nous entamons une nouvelle marche rapide en direction des escaliers.

Qu’est-ce qu’on a, assistante ?

Rina sourit légèrement avant de reprendre son sérieux.

Kazuma Kojima. En première année de lycée. Intelligent, gentil, ingénieux, réservé. C’est un élève timide et différent de sa classe ce qui lui attire les foudres d’autres qui ont besoin de cogner. Il semblerait qu’il subisse plusieurs sabotages sur ses affaires.

Quel est sa relation avec la fille qui est venue nous voir  ?

Il s’entend particulièrement bien avec elle. Ils discutent parfois furtivement en classe mais elle a arrêté ses derniers temps de lui adresser la parole. Je pense que…

Ses amies lui disent de ne pas le fréquenter, continué-je sa phrase.

Exactement.

Concernant les professeurs ? Quel est le soucis ?

Il parle rarement avec ses professeurs. Par contre, il a eu un rendez vous avec l’un d’entre eux mais je ne sais pas ce qu’il s’est passé.

Nous entamons la montée des escaliers d’un pas de course pour atteindre le dernier étage. Je vois avec étonnement Yui, de dos, devant la porte qui mène au toit.

Yui ! m’écrié-je en l’apercevant.

Prêtresse !

Elle se précipite dans mes bras, le visage plein de larmes, agrippant fermement mes bras de ses poignets tremblants.

C’est horrible ! La porte est fermée de l’extérieur. Je n’arrive pas à l’ouvrir ! Et j’ai beau essayer de l’appeler, il ne m’entend pas !

Du calme, Yui. On va l’aider, tous ensemble, tenté-je de la rassurer.

Son regard plein de larmes s’écarquille d’un coup en distinguant mon bandage à la tête.

Oh mon dieu, qu’est-ce qui t’est arrivée ?! s’écrit-elle en soulevant mes cheveux pour regarder le bandage de plus près.

C’est une longue histoire, rigolé-je mal à l’aise, grattant ma joue.

Tu as même des bandages aux mains ! Et Yuto ! Ton visage est tout rouge !

Ne t’inquiète pas, ça passera, dit-il d’un geste de la main.

Mais…

Nous ne sommes pas la priorité maintenant Yui, l’interromps-je. On s’en occupera après. On doit d’abord aider Kazuma.

La porte est fermée, il n’y a rien à faire.

Laissez-moi essayer, intervient Yuto en s’approchant de la porte. Je suis l’homme de la situation.

Yui et moi laissons échapper un petit sourire. Il pousse autant qu’il peut la porte mais rien ne bouge. Il décide finalement de reculer pour prendre de l’élan et charge la porte. Retenti alors un gros coup mais rien n’a changé. Il se masse l’épaule meurtrie et souffle :

C’est impossible.

Il n’y a qu’une chose à faire, affirme Rina en nous poussant du chemin.

Je la regarde, circonspecte, pour la voir lever vivement la jambe et tel un vieux maître chinois, l’abattre contre la poignet de la porte. Celle-ci s’ouvre dans un grand fracas, tapant violemment contre le mur extérieur. Nous regardons tous Rina ébahis. Elle nous répond avec un regard comme si c’était tout à fait normal.

J’ai 5 frères je vous rappelle.

Ma virilité en prend un coup, gémit Yuto.

Après cette petite détente de l’atmosphère, je me démarque en me plaçant devant la porte, prête à affronter ce qui va arriver.

Restez ici, je vais y aller seule. Il peut se sentir envahi avec plusieurs personnes.

Alors que je commence à avancer, une main me retient. Yuto me fixe inquiet.

Ne fais rien de dangereux.

Tout va bien aller. Je fais ça tous les jours et on ne sous-estime jamais la prêtresse ! lui souris-je de toutes mes dents, me gonflant d’autre part de courage.

Mon regard s’attarde sur chacun d’eux et je m’exclame, gonflée d’émotions.

Vous êtes mon soutien qui me pousse à avancer. Merci.

Ma main décolle celle de Yuto de mon poignet et je m’avance sur le toit. Le froid est la première chose qui me frappe. Le vent souffle fort sur nous et le gris des nuages n’offre que peu de visibilité. La scène ressemble à une apocalypse en approche. Mes jambes frissonnent. Mais je ne suis pas venue ici pour contempler la fin du monde. Ma jupe encore mouillée se cogne violemment contre mes cuisses gelées. Le froid mordant du vent sur mon corps humide me laisse difficilement me concentrer sur ma quête.

Malgré la noirceur devant moi, j’aperçois finalement des vêtements voler et taper fort contre le grillage. Des cheveux noirs s’écarquillent dans les airs dans des gestes dictés par les rafales de vent. Il semble si frêle contre ce bout de fer à qui il se raccroche, se maintenant avec peine. Ses pieds tiennent difficilement contre le rebord qu’offre le grillage. Il ne tiendra pas longtemps avec ce vent si fort.

Poussée par le violent courant d’air derrière mon dos, j’avance à petits pas vers le bord du toit, évitant les grosses flaques sur le sol. Manquant de tomber à cause de mes chaussures glissant sur les mares d’eau stagnante, je me rattrape au grillage qui donne une secousse à l’ensemble. Intrigué par cet effet, le jeune lycéen tourne la tête vers moi pour me regarder avec grand étonnement. Je vois enfin son visage pour la première fois à travers la grille, et constate avec désarroi que sa joue est bleue, le verre de ses lunettes fendus et des cernes apparents sur sa peau. Il recule légèrement à ma vue et resserre son corps contre le grillage.

Bonjour Kazuma.

Bon-bonjour…

Surprise qu’il me réponde de la sorte, je lui souris sans rien laisser transparaître de mon inquiétude ainsi que du froid qui fait claquer mes dents et continue :

Je m’appelle Sayuri. Et je suis venue parler avec toi.

Parler avec moi ? répète-t-il d’une petite voix, sans comprendre.

Oui.

Ses yeux sont toujours écarquillés et sa bouche entrouverte. Il est réellement surpris de me voir. Si surpris qu’il ne me répond pas. Je continue:

Je peux te parler ?

Qui voudrait parler avec moi ? Faut être fou.

Je parle souvent avec des esprits qui sont dans ma tête. Je suis sûrement folle alors je pense que je peux te parler.

Sa bouche essaye de dire quelque chose, puis se referme immédiatement. Il s’empêche de parler. Il ne faut surtout pas que je le ramène au fait qu’il est presque dans le vide ou qu’il est mal en point. Ça pourrait l’attirer vers le bas. Il faut que je lui montre que je suis là pour lui, en douceur. Pour qu’il me fasse confiance.

Tu veux me dire quelque chose ? Il faudrait sûrement faire quelque chose pour ses lunettes, tu dois moins y voir…

Laissez-moi… m’interrompt-il dans un souffle.

Je préfère rester là.

Il se tait dans un silence meurtri. Sa mâchoire se serre, ses yeux se dilatent. Il est en train d’éprouver de la colère. De la haine. S’il continue sur le fil de ses pensées, je vais le perdre. Je dois arriver à le calmer.

Tu sais, moi aussi j’ai été battue.

Étonné par mon aveu, il tourne sa tête légèrement vers moi, intrigué par ma déclaration.

Ce n’était pas au collège, ni au lycée, mais à la maison. C’était difficile, très difficile. Je ne sais pas ce qui est le pire entre les coups ou les insultes. Les coups font mal au corps mais les insultes font si mal là, avoue-je en pointant mon cœur.

Il me regarde plus attentivement, ses doigts desserrent légèrement les trous du grillage. Il se sent tristement concerné. J’avais peur qu’il le prenne mal mais je suis la prêtresse de l’école. La grande figure mystérieuse. Personne n’aurait pensé ça de moi. Si je lui montre que je suis autant humaine que lui, peut-être aura-t-il un peu plus confiance en moi.

J’en suis même venue à regretter la vie. Pourquoi je prendrais la peine de continuer si c’est pour subir ça ? Est-ce que ça vaut le coup ? Et je réfléchissais devant ma lame de rasoir en face de mon poignet. Et puis, je l’ai reposée.

Je… je ne peux pas croire qu’une personne comme toi puisse avoir vécu ça…

Passant la main sur mon front, je lève les mèches de cheveux de ma frange, écartant aussi le bandage. Il aperçoit ce que je veux qu’il voit. Une légère cicatrice sur le haut du front.

Une marque que je n’arrive pas à enlever, lâché-je en souriant tristement.

Son regard humide fixe un moment mon secret avant de baisser les yeux. Je ne vois que l’empathie dans ses yeux. Il arrive à éprouver de l’empathie pour un autre alors que lui-même est dans une situation délicate. Il semble être si désolé pour moi. C’est une personne sensible. Si pleine de bonnes attentions. Incapable de contrôler l’émotion qui m’assaillit, mon regard se baisse douloureusement. Comment peut-on faire du mal à des gens aussi purs… Plus inquiète pour son sort, je m’aventure dans le chemin que je sais glissant:

Je t’aiderai à sortir de là mais il faut que tu me fasses confiance, je …

Personne ne peut me sortir… murmure-t-il.

Le vent coupant toutes ses paroles, je tends l’oreille pour les entendre. Alors que je m’approche de lui, je le sens reculer. Je m’arrête alors.

Pourquoi ? Pourquoi dis-tu ça ?

Parce que personne ne s’en préoccupe !

Surprise par la montée du volume de sa voix, je le laisse continuer, le regard compatissant. Il faut qu’il s’exprime ouvertement.

Je suis allé voir mes parents mais ils m’ont dit que j’exagérais ! Alors j’ai arrêté de leur en parler ! J’ai même commencé à penser que c’était normal de recevoir des insultes comme ça ! Ça commençait à aller mieux quand je parlais avec d’autres élèves mais ça a d’un coup empiré ! Et sans que je comprenne pourquoi, je me suis retrouvé la tête dans les toilettes ! Les autres ont arrêté de me parler ! J’ai fini tout seul ! Dans le coin de la classe, à attendre que la journée se termine ! Chaque jour ! Les professeurs m’ont demandé de donner des noms pour qu’ils aillent en parler mais je n’ai rien dit ! Parce que ça aurait empiré ! Et comme je ne voulais pas donner de nom, ils m’ont jeté comme une merde parce qu’ils ne pouvaient rien faire pour moi ! Même pas une surveillance ! Rien ! Tout le monde s’en fout de moi !

Et les autres ont commencé à te frapper …

Ça fait si mal ! Parce que j’étais allé voir les professeurs ! Ils ont menacé de me tuer si j’y retournai. Je pensais que c’était une fois mais toute la semaine ça a été des coups ! crie-t-il, la voix étranglée par sa gorge serrée, le corps secoué par les sanglots. Tout le monde s’en fout tellement qu’ils rebroussent chemin des toilettes alors que l’on me frappe !

Je prends soudainement conscience de ses mots. Ne me dites pas que… Cette fois où je suis passée devant les toilettes du premier étage, où j’ai cru que c’était de la peinture sur le sol… C’était finalement du sang ! J’aurais dû comprendre ce qu’il se passait ! Il y avait étrangement beaucoup de bruit cette fois-là ! Ils étaient en train de le… Il a dû entendre le bruit de mes pas s’éloigner vivement de la pièce. Il a pensé que moi aussi je l’ai ignoré. Même si il ne savait pas que c’était moi, la culpabilité m’arrache le cœur. Mes jambes s’affaissent, je laisse mon front reposer contre le grillage froid. Ma main agrippe un point précis à gauche au dessus de ma poitrine, qui me fait si mal. Ce n’est pas le moment pour se relâcher ! Le silence de nos voix sur le toit est interrompu par le bruit d’une claque. Il se retourne vers moi, étonné, pour me voir avec ma joue rouge. Il faut absolument que je le déconcentre sinon, si il s’embourbe dans son tourbillon d’émotions, je ne pourrai plus le raisonner et il se laissera engloutir 20 mètres plus bas.

Mais maintenant moi je suis là, et je ne te lâcherai pas.

À peine la phrase finie, je pose mon pied contre le grillage et me donne de l’élan pour atteindre le haut afin d’avoir un appui. Je me hisse avec le peu de force que j’ai au dessus du grillage et l’enjambe prudemment. Mes mains meurtries me font souffrir mais le froid glaçant devient mon allié, endormissant quelque peu la douleur. Le fer froid glisse contre mes jambes aidé par l’humidité. Je pose mes pieds doucement sur le sol du rebord de l’autre côté avant de m’accrocher précipitamment contre le fer, ne m’attendant pas à un sol si glissant. Tout le rebord du toit est trempé de flaques et de ruisseaux d’eau qui coulissent lentement jusqu’à faire des petites cascades.

Qu’est-ce que…

Je ne t’entends pas bien de l’autre côté. Et puis comme ça, toi et moi, on est sur le même pied d’égalité.

Pourquoi tu viendrais m’aider ?! Je ne suis rien !

Pas pour moi. Pas pour les autres personnes qui sont de l’autre côté et qui sont impatients que tu reviennes de l’autre côté, et surtout pas pour Hitomi.

À l’entente de son prénom, je le sens se crisper un peu plus.

C’est faux ! Elle s’en fout de moi ! Elle ne me parle même plus. C’était juste pour s’amuser du petit Kazuma !

Ce n’est pas ce qu’elle m’a laissé comprendre quand elle est venue m’implorer de t’aider.

Son visage laisse apparaître une grande surprise suivit d’un sentiment de soulagement à l’entente de cette nouvelle.

J’ai lu en elle la vraie inquiétude qu’elle avait pour toi. Et même sa culpabilité de ne pas avoir été là. Elle tient énormément à toi.

Je m’approche petit à petit de lui, faisant de petits pas chassés pour l’atteindre.

Des personnes ne veulent pas que tu sautes. Et la vie vaut la peine d’être vécue, je t’assures. Tu vas découvrir ce qu’il te plaît dans la vie, avoir une famille, une femme et découvrir plein de choses dont tu n’as pas idée maintenant. Le lycée n’est pas une représentation de la vie, ce n’est qu’une étape. Et puis, on ne te laissera plus seul maintenant. Je t’ai vu, Kazuma.

Je lance un regard en bas avant que le vide ne me saisisse. Je ferme les yeux, posant ma tête contre le grillage mouillé. Je ne me rendais pas compte que nous sommes si haut. Le vertige vient me prendre à la gorge. La douleur à ma tête se remet à se réveiller. Je sens des vagues d’électricité dans tout mon corps. Je n’ose plus bouger, ni ouvrir les yeux par appréhension de ce qu’il va se passer. Soudainement, j’entends des cris lointains dissimulés par le vent. Ils me rappellent que je ne suis pas la seule sur ce toit. Décollant légèrement ma tête du grillage, je lance un regard vers Kazuma qui fixe sans crainte quelque chose, du moins, quelqu’un en bas.

Je crois que quelqu’un t’attend, devine-je en pointant de la tête une jeune fille en pleurs en bas de l’immeuble, criant des mots incompréhensibles. Elle est très vive on dirait.

Oui, elle a toujours la joie de vivre, sourit-il.

Elle a toujours ces drôles froufrous avec elle ?

Oui, même qu’elle a plein de choses bizarres qu’elle trouve mignon. Mais, je finis par me dire que je les trouve mignon moi aussi.

Voulant m’approcher plus près de lui , mon pied qui avance à tâtons glisse malencontreusement sur une petite coulée d’eau alors que Kazuma n’est qu’à un mètre de moi. Aussitôt, mon pied tombe, entraînant ma jambe avec lui et se retrouvent suspendus dans le vide. Je me rattrape vivement contre le grillage, en pliant ma jambe restante pour avoir plus d’appui. Le vent agressif me poussant avec pression rend difficile toute manœuvre. Avec force, je remonte rapidement ma jambe pour trouver plus d’appui. Cependant, je reste accroupie, dos au vide. L’eau sous mes pieds m’empêche de me redresser correctement. Le grillage est secoué par les rafales et me donne la sensation de pouvoir céder à tout instant. J’entends le grillage bouger sous une autre pression.

J’aperçois du coin de l’œil, Kazuma s’approcher lentement de moi afin de me venir en aide. Étant suffisamment proche, il me tend la main tremblante.

Attention ! C’est dangereux ! Il faut que tu retournes de l’autre…

Mais alors que je décolle ma main pour atteindre la sienne, Kazuma glisse brusquement à son tour, contre le rebord. Il n’a pas le temps d’agripper sa main au grillage et celle restante ne peut le soutenir en entier et cède donc sous son poids. Il commence à tomber dans le vide. Sans réfléchir, je me lance à sa poursuite dans sa chute et attrape de justesse sa main.

Mon autre main se raccroche vite au grillage pour nous empêcher de tomber mais quand je le rattrape de tout son poids, je sens mon épaule craquer face à la pression. Je hurle de douleur avant que mes pieds ne glissent à leur tour dans le vide.

Seule ma main nous retient de tomber dans le précipice.

Mal en point, je souffle bruyamment. Mon épaule me fait souffrir le martyre. Poussant des gémissements, j’essaye de prendre appui contre le mur avec mes pieds mais rien à faire, mes chaussures rappent contre l’humidité de la peinture. Kazuma se raccroche précipitamment de son autre main sur mon bras causant un autre craquement de mon épaule. Je hurle à nouveau de douleur. Je ne pourrai pas le retenir longtemps. J’entends les cris de détresse des élèves en bas. Je ne sais pas comment on va s’en sortir. Je ne peux pas me remonter avec lui et il ne peut pas remonter sur moi ou mon épaule va lâcher. Si mon épaule cède, on est finis tous les deux. Je vais finalement mourir ? Alors qu’il a décidé de ne plus sauter, est-ce que je vais causer sa perte ?

Soudainement, je sens le grillage vibrer sous ma main. Je lève les yeux pour voir Yuto enjamber rapidement le mur de fer et atterrir vivement sur le sol de l’autre côté. Paniqué, il s’approche de moi sans faire attention et attrape mon bras.

Sayuri !

Yuto ! Rattrape Kazuma !

Mais toi ?!

Mon épaule va céder dans pas longtemps ! Dépêche-toi !

Sans plus de question, il plonge le buste dans le vide retenu par une main, pour agripper l’épaule de Kazuma. Celui-ci se raccroche au bras de Yuto et me lâche. Je crie une dernière fois sentant une dernière pression contre mon épaule. Yuto le hisse difficilement à l’aide d’une main. Arrivé au rebord, Kazuma s’agrippe au grillage, se remontant pendant que Yuto lui tire le haut pour l’aider. Enfin sain et sauf, Kazuma est tenu par le professeur Tanaka qui a franchi le grillage sans que je ne le voie. Je sens petit à petit mes doigts desserrer les trous du grillage par fatigue. Impossible de ramener mon autre bras pour me hisser, celui-ci ne me répond plus.

Avec précipitation, Yuto passe ses mains sous mes épaules, ne se raccrochant à rien. D’un œil fatigué, je remarque son manque flagrant de prudence et lui souffle :

Arrête… Tu va tomber…

Sans m’écouter, il me hisse avec force jusqu’au rebord. Enfin les fesses sur le rebord, il me garde dans ses bras pour m’éviter de tomber. Même si nous sommes loin d’être sortis d’affaire, je me laisse aller contre lui, trouvant du réconfort dans ses bras. Son torse est chaud, et je sens mes yeux se fermer petit à petit. Je sais pertinemment que c’est loin d’être le moment. Mais, je ne peux pas m’en empêcher. J’ai si sommeil. Le résonnement de mon cœur ainsi que la vibration dans mes oreilles sont les seules choses qui me maintiennent réveillées. Mais rien à faire, mes paupières viennent se toucher. J’entends une dernière chose avant de sombrer dans cette chaleur plus qu’agréable.

Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire quand on est amoureux d’une prêtresse.

Fin du Tome 1

 


On arrive enfin, après tant d’épreuves, à la fin du tome 1 ! Que se passera t-il dans le suivant ? A votre imagination !

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Cet article a 2 commentaires

  1. feyel

    oh, je sens que je ne vais pas m’ennuyer dans la partie 2

  2. feyel

    je mis dû temps avant de lire cette deuxième parti mais là je ne suis pas déçu.
    J’attends le Tome 2 avec impatience 😉

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