Un indice dysfonctionnel

 

 

Face à moi, le héros masqué aux doubles personnalités se démasque de sa cachette lui-même, ne m’obligeant plus à lui courir après.

Disons que je n’étais pas seule. J’ai eu de l’aide, lui répliqué-je en essayant de camoufler que j’essaye de retrouver ma respiration.

D’un geste désinvolte, il jette son sac sur son épaule avec un sourire en coin, pour ensuite me passer à côté afin de rejoindre le portail. Je sens à l’intérieur de moi que je ne peux pas le laisser partir comme ça. Même si son comportement de crâneur m’irrite, il m’a tout de même aidé. Je décide de me retourner vivement dans sa direction, et lui lance dans le dos:

Merci Toyu.

À mes mots discrets, sa tête se retourne légèrement vers moi, ne laissant entrevoir qu’une partie de son visage.

Toyu ?

Eh bien, vu que tu prétends être différent de Yuto tout en possédant le même corps, je me disais que Toyu t’irait bien.

C’est n’importe quoi, souffle-t-il dans un soupir.

Analyser ses expressions est impossible vu l’angle de son corps mais je sens dans sa voix une pointe d’amusement incontrôlée.

Alors Toyu.

Tu vas vraiment m’appeler comme ça ? grogne-t-il en m’interrompant.

J’y compte bien, le nargué-je.

Ce que tu peux être chiante, râle-t-il en se grattant la nuque.

Que vas-tu faire maintenant ? Aller sauver la veuve et l’orphelin la nuit tel un Batman. N’oublie pas ton masque la prochaine fois.

Marrante la prêtresse. Ça me dit bien cette histoire. En plus d’être riche, je pourrais sauver de jolies damoiselles en détresse. Comme pour ce que je viens de faire avec toi, damoiselle, sourit-il à mon égard, charmeur.

Merci Batman mais j’étais loin d’être en détresse, soupiré-je en levant les yeux au ciel. J’ai juste eu besoin d’un coup de pouce.

C’est pas ce qu’il semblait tout à l’heure. C’était plutôt du genre « Merci mon héros », dit-il dans une terrible imitation en faisant cligner ses cils.

N-im-por-te-quoi, répliqué-je en appuyant chaque syllabe. Si tu as entendu ça, ton délire est plus grave que ce que je croyais.

Il me tire la langue comme réponse d’un air joueur. Il a cette assurance différente quand il est comme ça. Ce côté rebelle qui n’a peur de rien complètement différent de son pseudo alter ego. Yuto a cette capacité à se faire apprécier mais sans cette confiance absolue dont il fait preuve maintenant.

Toi qui ne voulais que personne ne sache sur la double personnalité, tu t’es dévoilé au grand jour tout à l’heure. Pourquoi ?

J’aimais assez l’idée que tu me sois redevable. La grande prêtresse qui va se mettre à genoux par obligation pour rembourser sa dette, dit-il en passant ses doigts sous son menton.

Pervers, lâché-je en le fixant.

QU- ! C’est pas ce que je voulais dire ! s’écrit-il en se retournant complètement vers moi.

Tu étais en train de penser à un truc érotique.

C’est faux !

Ah, je suis sûre que tu voyais des cordes !

Arrête d’en dire plus !

Face à sa tête sidérée et gênée au possible, j’éclate de rire.

Tu te foutais de ma gueule ?! s’énerve-t-il en me voyant partir en fou rire.

Au début non, mais après oui, rigolé-je en essuyant les larmes de rire du coin de mes yeux.

Espèce de… Puisque tu fais la maligne, ta dette sera d’être attachée pour punition. Attends-toi au pire, sourit-il, diabolique.

Face à son insinuation, je me mets à rougir soudainement face aux images qui passent inconsciemment dans ma tête.

Ça va pas non ! C’est du harcèlement ! crié-je en cachant ma poitrine de mes bras.

Ah ! C’est à qui de rougir maintenant ! se moque-t-il en me pointant du doigt.

Je soupire d’agacement. Je n’ai que le revers de la pièce. Mais voir le Toyu si confiant et charmeur rougir en pensant que j’ai mal compris ses intentions était vraiment trop tentant. Il a ce côté gêné en commun avec l’autre. Sauf que l’un s’excuse et l’autre s’énerve.

Croisant les bras, je reprends la conversation de manière sérieuse.

Tu n’as pas peur que les autres découvrent ton secret ?

Ils sont trop bêtes pour ça. J’ai pas de soucis à me faire, réplique-t-il sereinement en passant ses bras derrière sa tête.

Et si ils posent des questions à Yuto sur ce qu’il s’est passé ? Il prétend ne rien se souvenir je te rappelle, signalé-je.

Je n’aurai qu’à lui montrer quelques images de ce qu’il s’est passé puis basta.

Pourquoi tu ne fais pas ça à chaque fois ?

Qui te dit que j’ai envie qu’il voit ce que je fais à chaque fois ? sous-entend-t-il avec un sourire en coin.

Pervers.

Ne recommence pas !

Mais comment peux-tu lui montrer des images quand tu veux ? C’est toi le maître du corps ? C’est pour ça que tu te montres quand tu veux ?

Tu en poses des questions toi, souffle-t-il avant de reprendre en s’approchant dangereusement de moi. Vu que tu ne me lâcheras pas les baskets, je vais te donner un indice pour découvrir qui nous sommes. Ça va être marrant. Viens à 6h du mat’ à la carrosserie du coin demain. Et ne laisse pas le rouge-gorge te filer entre les doigts.

Plus surprise qu’intriguée, je le laisse partir sans poser plus de questions. Je le vois disparaître derrière le mur de l’enceinte de l’école sans se retourner. Je recule d’un pas. C’est la première fois qu’il me donne une information sur lui. Serait-il prêt à me laisser découvrir la vérité ? Pourtant, Yuto n’a jamais voulu fuiter la moindre information sur lui et celui que je m’attendais le moins coopératif vient de m’aider. Je reviens sur mon principe de ne jamais croire aux apparences. Vraiment, ces deux-là m’étonneront toujours. Et voilà que maintenant je prends pour acquis leur bêtise de personnalité… Je t’aurai prévenu, ma vieille, que c’est des conneries. Enfin, je ne peux m’empêcher de penser que cela peut être vrai. Il existe des cas particuliers. Mais dans ce cas, il y a forcément un déclencheur émotionnel important pour provoquer ce phénomène. Peut-être que Toyu a laissé entendre que je le découvrirai demain. Pressée que la fin de journée se passe rapidement, je retourne d’un pas décidé vers l’intérieur du lycée pour voir où en est la situation à l’intérieur.

Et il faut que je parle à Rina.

Quand je t’ai dit que demain les esprits m’ont dit de suivre Yuto….

Oui, j’ai d’ailleurs été assez surprise que tu viennes m’en parler.

Eh bien, j’aurais mieux fait de m’abstenir parce que je ne pensais pas que tu viendrais mettre ton nez !

Elle sourit légèrement. Le jour est à peine levé que je suis déjà devant la carrosserie indiquée par Toyu en compagnie de Rina. À deux derrière un arbre en face de la rue, nous espionnons les lieux. Alors que je continue à fixer Rina de colère, celle-ci m’accorde un regard pour ensuite retourner à son espionnage en me chuchotant:

J’ai juste pensé que toi, seule au lever du jour, à suivre un type apparemment suspect, pouvait être dangereux. Mais si tu veux que je te laisse avec ton flirt parce que vous aviez prévus autre chose, je peux partir maintenant.

Je la retiens par le bras de mes deux mains, le visage laissant échapper des vapeurs telle une cocotte minute et bégaie :

M-mais qu-qu’est-ce que tu ra-racontes ?! Je suis ici parce qu’on me l’a dit. Mais si tu insistes, tu peux rester…

Elle affiche un large sourire triomphant en me tapotant légèrement la tête en signe de consolation. Rina a vraiment l’habitude d’être une grande sœur, avec tous les petits frères qu’elle a. De temps à autre comme maintenant, je la sens très fraternelle envers moi. Et même si je n’apprécie guère cet air victorieux de grande sœur qui calme une petite fille quand elle tapote ma tête, ses gestes sont d’un très grand réconfort parfois. Après ce moment gênant, nous reprenons ensuite nos place initiales.

La rue semble déserte. Aucun signe de vie ne se présente devant nous. Notre point d’espionnage qui est la carrosserie se situe plus à l’extérieur de la ville, non loin de la rue marchande près du métro. Des voitures plus ou moins neuves se trouvent sur le parking d’à côté et d’après l’enseigne ainsi que la façade, le lieu existe depuis longtemps. Les environs sont d’un calme effrayant par le crépuscule. Malgré la vision du quartier de maisons à l’arrière, le lieu paraît perdu près d’une route.

Qu’est-ce qu’on doit voir ? C’est vide par ici, me demande Rina en chuchotant.

Je ne sais pas. Peut-être que quelque chose va arriver, répliqué-je doucement en continuant d’observer les lieux.

Je croyais que tu devais mettre un terme à toute relation avec lui. Puis finalement, tu lui parles dans les couloirs et maintenant tu le suis un jour de repos. Deviens-tu bipolaire ?

Je te rassure, ce n’est pas le cas. Il cache quelque chose et je veux savoir ce que c’est, répliqué-je.

J’espère que c’est plus animé en journée parce que la nuit, ça fait peur… chuchote une voix.

Surprise par cette présence inconnue, je recule par réflexe pour découvrir Yui, accroupie à côté de moi, fixant les environs.

Yui ! Qu’est-ce que tu fais ici ? m’écrié-je avant de me retourner précipitamment vers Rina. Tu as invité Yui !?

Elle me posait des questions sur ce que tu allais faire demain et vu qu’elle fait partie du club à présent, je lui ai dit de venir.

Ne lui en veux pas, Sayuri ! C’est moi qui ai insisté!

Yui, ne te balade pas seule dans les rues de nuit. C’est dangereux… la sermonné-je avec inquiètude face à son manque de prudence.

Je suis désolée ! Je voulais faire partie des activités du club et aider comme je peux, me dit-elle de ses grands yeux marrons.

Bon, puisque tu es là, tu peux rester… murmuré-je, gênée par son regard suppliant.

Merci ! s’exclame-t-elle en me secouant la main.

Chut ! intervient soudainement Rina. Quelqu’un arrive.

Dans la pénombre du début du jour, une silhouette fait son apparition. Celle-ci se dirige vers le garage et s’arrête devant. Les faibles rayons du jour viennent se refléter dans des cheveux blonds. Yuto… Il reste un petit instant devant le garage, dos à nous, sans que je puisse voir son visage, pour ensuite ouvrir la porte d’un bruit de clé et disparaître de notre champ de vision. Il ne réapparu plus.

Il devait être plus de 14 heures. Nous avions pris nos aises derrière cet arbre qui était devenu notre campement d’un jour. En face de nous, la rue est plus vivante à présent, laissant passer des voitures et des citoyens sur les trottoirs qui se rendent en ville. Je regarde Rina et Yui discuter tranquillement pour faire passer le temps. Je m’en veux de les avoir entraîné là-dedans. Pourquoi Toyu m’a dit de venir aussi tôt ? Nous avions simplement vu Yuto ouvrir la carrosserie pour ne plus en sortir. Il y travaille sûrement. Et c’est tout à fait normal pour un lycée de vouloir se faire de l’argent de poche en travaillant les week-end. Je ne comprends pas où il veut en venir.

Bon ça suffit.

Je me tourne vers Rina qui s’est relevée brusquement.

Sayuri, pars acheter à manger avec Yui et faites un tour en ville.

Mais… commencé-je à contester, ne voulant laisser l’endroit sans surveillance.

Ça fait des heures que l’on est ici et rien ne s’est passé depuis ce matin. De plus, j’entends le ventre de Yui gargouiller depuis un moment déjà.

La concernée rougit immédiatement de honte et se tient le ventre comme pour camoufler son bruit.

Et je te vois fixer un point dans le vide depuis tout à l’heure, continue Rina en croisant les bras. Alors allez en ville qui est à 5 minutes d’ici, soufflez un coup, prenez à manger et revenez. Je reste pour surveiller.

Tu es sûre ? Et si tu as un soucis ? demandé-je, peu convaincue de la laisser seule ici.

Je gère quotidiennement 5 petits frères en crise, alors je peux maîtriser un garçon en pleine puberté. C’est du gâteau à côté.

Sans en dire plus, elle nous vire de notre cachette.

Où veut-tu aller Sayuri ?

La voix de Yui me ramène sur terre. Celle-ci s’est arrêtée au centre de la place. La rue marchande est bondée aujourd’hui alors je m’approche rapidement d’elle pour éviter d’être séparé.

Je ne sais pas. Où ça te fait plaisir, Yui.

Celle-ci réfléchit puis pointe d’un doigt un magasin non loin de nous.

Et si on allait à la pâtisserie ?! On pourrait prendre des gâteaux pour Rina pour la remercier. Elle m’a laissé entendre qu’elle aime les sucreries.

Elle ne laisse rien au hasard cette Rina. J’acquiesce et nous reprenons la route. Les emplettes terminées, nous décidons de nous poser sur un banc. Cependant, le silence entre nous est assez pesant. Elle semble ne pas savoir quoi dire et je ne peux guère l’aider là-dessus, étant tout aussi perdue qu’elle pour les relations normales. Maintenant que j’y pense, je n’ai pas pu parler à Yui plus que cela, ayant été trop concentrée sur mon objectif. Je lance alors un regard furtif en sa direction et commence:

Alors Yui, tu habites ici depuis longtemps ?

Depuis toujours, répond-t-elle, joyeuse de pouvoir commencer une discussion. Mes parents sont des employés de communication. Leur travail est ici alors nous n’avons jamais déménagé.

Ce n’est pas trop compliqué comme travail ?

Si, un peu… Ils passent leur journée à travailler et parfois même des nuits parce qu’on leur rajoute du travail.

Ils rentrent quand même à la maison ?

Pas toujours et quand ils peuvent, ils sont épuisés. Mais bon, c’est leur travail.

Sans le vouloir, j’ai mis enfin le doigt sur ce qui semblerait être la racine de ce manque d’affirmation de Yui. Cela vient de son éducation. La société a tendance à vouloir écraser ses employés surtout quand ils n’ont que des petits postes. Baisser la tête, courber le dos, sourire et accepter, voilà ce qu’on inculque dans beaucoup d’entreprises. Et si ses parents pensent que c’est normal, leur fille le pensera aussi. Je me retourne vers Yui et lui dis:

Les esprits me disent que tes parents travaillent très dur. Ce n’est pas un mal en soi mais il est important de penser que l’on n’est pas obligé de travailler à se tuer pour vivre. Ils espèrent que tu trouveras un travail qui te plait pour t’affirmer sur qui tu es.

Elle écarquille rapidement les yeux de surprise, pour tourner la tête afin de camoufler les larmes, qui je devine, lui monter aux yeux.

Merci Sayuri.

Elle s’essuie rapidement les yeux de ses mains et me fait face avec un sourire sincère. Je lui rends cette marque de gentillesse.

Et tes parents à toi, Sayuri ? Si ce n’est pas trop indiscret…

Eh bien, ils travaillent en tant que manager pour des entreprises alors je comprends ce que tu ressens. Les parents absents… C’est compliqué…

Mais ils rentrent de temps en temps à la maison, non ? Les miens, dès qu’ils le peuvent, m’emmènent manger au restaurant ou au cinéma.

Ils essayent de se rattraper, on dirait.

Oui.

Tes parents t’aiment fort.

Ils ne font pas ça les tiens ?

Disons qu’ils sont vraiment très occupés.

Mais…

La sonnerie de mon téléphone retentit, coupant Yui. Le nom de Rina apparaît sur mon écran. Je décroche immédiatement.

Il est sorti.

Alors que la rue défile au rythme de nos pas soutenus, nous espérons rejoindre Rina au plus vite. Soudain, je me sens tirer à l’arrière par des mains qui retiennent mon bras. Yui s’exclame:

Regarde, il est là !

Lorsque je zieute dans la direction indiquée, j’aperçois notre cible en pleine rue passante à quelques mètres de nous. Je n’ai le temps de faire quoi que ce soit que je me retrouve tirée vivement avec une force imposante en arrière par le col. Notre agresseur nous plaque, Yui et moi, contre le mur d’une ruelle non loin et relâche la pression sur nos cols.

Restez en pleine rue et c’est comme si vous lui signalez que vous êtes là.

Je lève ma tête pour découvrir Rina. Quelle poigne elle a. Je ne douterai plus jamais de sa force à se débarrasser d’un adversaire. Mais mon attention se centre de nouveau sur Yuto qui entre dans une boutique de bricolage. Et il s’en suit de nombreux déplacements de magasin en magasin, jusqu’en fin de journée. J’ai tenté plusieurs fois de rentrer dans les boutiques où il était cependant, Rina m’arrêtait sans cesse, me ramenant à l’esprit que certaines étaient vides ou peu occupées et le risque de me faire repérer restait trop grand. Je soupire encore une fois de frustration. Je ne peux concrètement rien faire mise à part le suivre de loin.

Je ne tire rien de concluant. Toyu s’est juste joué de moi comme il a l’air d’aimer le faire. J’aurais dû écouter ma raison. Les seules fois où j’ai pu apercevoir le visage de Yuto, il ne montrait aucun signe significatif et les personnes avec qui il parle ont l’air de vraiment l’apprécier si l’on en croit les plis aux contours des yeux, témoignant d’un vrai sourire heureux. Ses gestes ne laissent apparaître rien de refouler. On ne devinerait jamais qu’il a une double personnalité si défaillante. Alors que le suspect s’engage dans les quartiers résidentiels délabrés, Rina pose sa main sur mon épaule, m’arrêtant au passage.

On va rentrer nous. Je ne peux pas laisser ma famille plus longtemps et Yui tombe de fatigue.

Bien sûr, rentrez vous reposer. Merci d’être restées.

Tu vas continuer n’est-ce pas.

Oui, si on m’a dit de venir, c’est sûrement pour quelque chose.

Je suis sûre que tu trouveras, ajoute Yui, les yeux se fermant tout seuls.

Ne rentre pas tard, prévient Rina en soutenant Yui par les épaules.

Je leur fais signe de la main, et ainsi, nos chemins se séparent à l’opposé. Même si Toyu s’est joué de moi, autant terminer la mission.

Par la suite, je reprends mon espionnage dans la pénombre des maisons où le soleil commence à se coucher au loin. Les habitations se reflètent dans un orange presque mélancolique de cette fin de journée chargée. Cachée derrière un muret, je suis du regard Yuto marcher seul dans le quartier désert, passant près d’un parc pour enfant.

Brusquement, il s’arrête. Sa tête s’est tournée, se perdant dans la contemplation des jeux d’enfants métalliques où les rayons du soleil y reflétent, pour une dernière fois aujourd’hui, sa luminosité. Il s’approche lascivement d’un petit toboggan. Seuls ses lourds pas résonnent. Perdue par sa réaction, je le fixe étrangement. C’est alors qu’il se laisse tomber soudainement à terre pour frapper de ses poings le petit jouet. Ses coups s’abattent de plus en plus violemment sur le fer. Pas un son ne vient perturber sa frénésie si ce n’est le bruit de coups ainsi que sa respiration accrue. Je n’ose bouger face à sa fureur. Une voix me dit de courir maintenant sans me retourner tandis que l’autre me dit de lui venir en aide. Je n’ai le temps de décider que les bruits sur le fer finissent par cesser. Je le vois, toujours accroupi, les poings sur l’objet de sa fureur.

Indécise, je m’approche délicatement de lui. J’arrive dans son dos. Ses mains, toujours serrées, baignent dans une mare de sang qui s’écoule de ses phalanges. Essayant de passer outre ma répulsion à la vue du sang, ma main se pose derechef sur son épaule. Immédiatement, il se relève violemment et repousse ma main. Bien qu’il soit légèrement plus grand que moi, je ne distingue pas ses yeux cachés par ses cheveux. Ses joues rouges témoignent de l’effort qu’il vient de faire mais surtout d’une colère immense. Malgré le fait que toute jeune fille raisonnable devrait s’enfuir après ce spectacle, je dépose de nouveau ma main sur son épaule. Je ne suis pas douée pour les affections physiques, seulement, il a été là quand j’ai eu besoin.

Dans une tentative de rendre l’appareil, j’essaye à mon tour de le réconforter. Il reste pantois face à mon geste, pourtant, il ne s’en décolle pas. C’est ainsi que j’aperçois à la lumière orange d’un soleil triste, des marque étranges à son cou, précédemment cachées par son pull. Du rouge à sa gorge. Tandis que j’ouvre la bouche pour essayer de lui parler, il me tire d’un seul coup dans ses bras et me serre fort contre lui. Son étreinte soudaine me laisse sans mot. Dois-je le repousser ? Seulement, alors qu’il me tient fort contre lui, je sens son corps trembler, son sang mouillé mon dos, ainsi que des gouttes froides tomber légèrement dans mon cou. Je passe tendrement mes mains dans son dos, répondant maladroitement à son étreinte.

Sa pression se fait de moins en moins forte tout en ne me lâchant pas des bras. La couleur lumineuse du ciel s’éteint petit à petit, ne se reflétant pratiquement plus dans les cheveux dorés posés contre moi. Je le sens s’écarter de moi, laissant nos mains respectives dans le dos de l’autre. Je peux enfin voir son visage mais l’expression qu’il aborde n’est pas celle que je m’attendais.

Les yeux écarquillés, les sourcils levés, la bouche légèrement ouverte, il me regarde.

Prêtresse Sayuri ?

 

 

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