Changement de mission

 

 

Je vous assure que ce n’est pas moi ! Elle ment ! C’est un imposteur !

Takumi, tu aggraves ton cas. Je peux sentir ta peur d’ici.

C’est les esprits qui te disent ça ? Tu peux leur dire d’aller se faire voir !

Ça suffit, Monsieur Haruki ! Rasseyez-vous maintenant.

Face à l’autorité de son professeur principal, il obéit en relevant sa chaise qui avait subi une jetée de son hôte en voulant montrer son mécontentement. Après s’être assis lourdement à sa place, les bras croisés en signe de rébellion, il soupire agacé. Cet acte de violence n’est qu’une mascarade pour essayer de montrer une indignation d’être accusé à tord. Mais j’ai bien vu qu’il réfléchissait avant d’agir pour chercher ce qui aurait le plus d’impact.

Il nous faut des preuves tangibles, mademoiselle Honda. Nous ne pouvons pas accepter comme accusation que ce sont les esprits qui vous l’ont soufflé. Surtout quand ça n’existe pas, mademoiselle Honda.

Je dirige mon attention vers le professeur Nakamura. Il est certes la personne la plus cartésienne de ce lycée. Vieux professeur de science au teint tacheté de marques de vieillesse, aux rides pendues au visage et au crâne dégarni, il vient tout de suite à l’esprit que c’est un homme de la vieille école avec des idées bien forgées dans l’ancien temps. Des idées dont il ignore l’origine ou des pensées différentes de lui ne sont pas tout à fait les bienvenues. Assis derrière le bureau de sa salle de classe où nous sommes actuellement, vêtu d’un vieux costume qui a vécu son temps, il remonte ses vieilles lunettes rondes sur son nez pour se tourner vers la personne assise sur la chaise à côté de lui.

Vous êtes trop naïve professeur Yuu ! Vous ne pouvez pas croire tout ce que disent vos élèves ! s’exaspère-t-il, tapant ses mains sur ses genoux.

Être spectatrice de cette scène m’enrage. Voir ma professeur principale se faire réprimander, telle une enfant qui aurait dit une bêtise, me provoque une crispation de la main sur ma jupe. L’accusée se courbe sur sa chaise et baisse la tête. Déjà qu’elle n’a pas confiance en elle, de telles paroles ne vont certainement pas l’aider.

J’ai toujours aimé ma professeur principale. C’est une des personnes les plus sincèrement gentilles et authentiques que je connaisse. C’est d’ailleurs son manque de confiance en elle et sa trop grande gentillesse qui font qu’elle a du mal à se faire entendre ainsi que de la rendre maladroite. Même si l’on dit que l’apparence physique n’est qu’une façade et qu’il ne faut pas toujours lui accorder la vérité sur la personne, je ne peux m’empêcher reconnaître le caractère timide de ma professeur dans son apparence. Les cheveux courts, les lunettes rondes bien trop grandes pour son visage poupon, la chemise boutonnée jusqu’au col avec des motifs parfois originaux et la jupe descendant jusqu’au genoux représentent vraiment son stade non dépassé de la timidité. Bien évidemment, l’apparence physique n’avoue en aucun cas de manière obligatoire qui est la personne. Mais l’on peut voir ce que les personnes n’osent pas montrer, veulent à l’inverse trop mettre en lumière ou cachent sous leurs habits.

En revanche, la personne assise à côté de moi face à nos professeurs respectifs cherche bien à camoufler quelque chose. Et c’est à mon tour d’intervenir.

Professeur Yuu a eu raison de me faire confiance. Vu que vous ne me croyez pas, j’ai pensé à ramener des preuves plus matérielles.

Je me penche de ma chaise pour fouiller dans mon sac. J’attrape ce que je cherchais et le dépose sur le bureau. Intrigué par l’enveloppe que je venais de sortir, le professeur Nakamura agrippe l’objet et déverse son contenu sur la surface du bureau. Il se disperse plein de photos représentant Takumi en train de poser des caméras dans des vestiaires. Bien évidemment, ceux des filles.

Des élèves étaient venues se plaindre d’avoir trouvées des photos d’elles en train de se changer sur internet. J’ai donc enquêté. Mes méthodes ne sont pas toujours celle de l’analyse comportementale qui s’avère être très intéressante mais j’avais décidé d’utiliser une autre manière. Le camping. J’ai tout simplement campé devant la fenêtre des vestiaires pour découvrir le coupable qui devait forcément revenir pour récupérer les images volées. Moins glorieux comme méthode mais efficace. Heureusement que personne ne m’a vu jouer les campeurs, ma réputation en aurait souffert. Face à ses preuves apitoyantes, le professeur jette un regard plein de honte à son élève et s’exprime:

Votre comportement est honteux, monsieur Haruki. Je ne peux pas croire que vous faites parti de ma classe. Vous allez me suivre pour que je contacte vos parents et nous aurons une discussion avec eux pour décider de votre sanction.

Il soupire et se retourne vers moi, coléreux.

Je ne vais pas vous sanctionner pour cette fois-ci, mademoiselle Honda, pour vos actions étranges mais sachez que si j’apprends que vous avez séché les cours pour jouer les prêtresses de pacotille, je ne serais pas si clément.

Sur ce, il se lève, rassemble les photos dans ses mains et sort de la classe suivit de son élève qui traîne ses pieds sur le sol. Je n’aime pas avoir affaire aux sanctions des professeurs mais son délit est trop grave pour que je puisse le gérer seule. Ma professeur me fait sortir de mes pensées en m’attrapant les mains de manière joyeuse, debout devant ma chaise.

Je savais que tu avais raison Sayuri ! Tu m’as toujours dit la vérité alors que je ne pouvais que te croire ! s’exclame-t-elle, heureuse, avant d’aborder des yeux tout humides. Tu es toujours là pour m’aider. Moi ou les autres. Tu es si gentille, renifle-t-elle du nez.

J’avais oublié son attitude très sensible parfois. Je souris et lui réponds :

Je ne pouvais rien faire si vous ne m’aviez pas aidé, professeur. Puis les esprits sont là pour me guider aussi.

Elle secoue légèrement nos mains en signe de compréhension et d’attachement pour ensuite se décoller. Nous sortons de la salle et nos chemins se séparent. Pendant qu’elle retourne sûrement dans sa salle, je me dirige à l’opposé, vers les escaliers menant au rez-de-chaussée, espérant avoir assez de temps pour retrouver ma cible avant la fin de l’heure du déjeuner. Il faudrait aussi que je mange, non ?

Agacée par les pointes piquantes qui s’amusent à irriter ma peau, je me gratte fortement les bras. Quelle mauvaise idée. Les buissons autour du lycée sont des vrais nids à grattage. Sûrement une invention des professeurs pour que les élèves ne fuguent pas en passant par les grillages. Cachée derrière des buissons, j’observe la cour centrale au milieu du lycée. Finalement, la bâtisse est assez grande. Une cour à l’extérieur où passe les élèves pour sortir et qui donne sur le terrain de sport, des couloirs extérieurs rejoignant les autres bâtiments, puis une cour intérieur entre chaque bâtisse. Dans cet espace verdoyant, beaucoup d’élèves se retrouvent pour manger sur les nombreux bancs dont dispose la cour. En me planquant ici, j’espérais trouver Yuto mais je comprends que mon attente est veine. Aucun signe de lui. Je longe les buissons afin de sortir discrètement de ma cachette, essayant de retenir mes gémissements plaintifs à cause des piquants sur ma peau. J’arrive enfin vers le couloir extérieur, zieute de chaque côté si il y a des témoins puis sort rapidement.

Cependant, n’étant pas concentrée sur ma trajectoire, je bouscule quelqu’un devant moi alors que j’atteignais la porte pour rentrer. Alors que ma main frotte mon front, récemment cogné, je lève les yeux pour tomber nez à nez avec Yuto, aussi surpris que moi.

Excusez-moi Prêtresse ! Je ne regardais pas où j’allais !

Ce n’est rien. Je ne faisais pas attention non plus, m’excuse-je à mon tour avant de remarquer qu’il porte à bout de bras un gros carton. Qu’est-ce que c’est ?

Oh ça ! J’étais en train d’aider le club de peinture à nettoyer leur salle. Ils avaient l’air débordé alors je me suis porté volontaire.

Je souris doucement malgré moi. Yuto, somnambule ou schizophrène, est, au fond, quelqu’un de sincèrement gentil. Je ne comprends pas pourquoi il aurait une double personnalité si dévastatrice. Attends ! Qu’est-ce que je suis en train d’imaginer ?! Je ne peux pas croire entièrement ce qu’il dit ! J’avoue que la double personnalité est plausible mais je ne peux pas bannir catégoriquement l’idée qu’il soit un psychopathe. Il a réussi à me duper une fois, il peut recommencer une seconde fois. Ne te laisse pas avoir par son numéro de gentillet, ma vieille !

Qu’est-ce qui s’est passé ?! s’exclame-t-il me coupant dans ma propre schizophrénie.

Comment ça ?

Vous êtes recouverte de terre et de feuilles dans les cheveux !

Avec mon évasion de la cour en tête, je n’avais même pas remarqué mon apparence très naturelle.

Ah ça ! Les esprits me font faire tout un tas de trucs. Il faut que j’aille voir si des personnes n’ont pas des problèmes et plein d’autres choses, rigole-je mal à l’aise. Où tu vas comme ça ? demande-je en essayant de détourner la conversation.

Aux poubelles. Je dois jeter ce carton.

Laisse-moi t’accompagner, m’invité-je en prenant des sceaux vides dans le carton afin d’alléger son poids.

Avec plaisir mais vous n’êtes pas obligée de porter. Je suis un homme. Je suis fort.

Un large sourire s’affiche sur mon visage alors que je commence à avancer. C’était visiblement trop lourd vu la contraction de ses main sur le carton et la façon dont il faisait reposer tout le poids sur son torse. Il me rejoint rapidement et nous entamons notre avancée dans le couloir extérieur. Alors que les discussions animées ainsi que les rires remplissent la cour, Yuto entame la conversation:

Je me suis toujours demandé ce qui vous as poussé à ouvrir le club.

Tutoie-moi s’il-te-plait. Je n’aime pas les vouvoiements incessant.

Il semble mal à l’aise mais acquiesce. Rares sont les personnes qui me tutoient dans le lycée. Même si je signale à tout le monde de ne pas utiliser les vouvoiements, ils me mettent trop sur un piédestal et personne n’ose accéder à ma demande, pensant que ça serait une offense à mon honneur.

Eh bien, quand j’ai vu que les voix que j’avais dans ma tête pouvaient m’aider à résoudre des problèmes, je n’ai pas hésiter.

V… commence-t-il avant de se reprendre, tu n’as pas eu peur d’être prise pour une folle ?

Alors que je me tourne pour le regarder, il se met à balbutier.

P-pas que je trouve que vou-tu en es une ! C’est pas ça ! Je respecte en vérité ! Je ne pense pas que j’aurais pu en parler si j’avais une chose de la sorte.

Sa voix semble légèrement descendre vers les graves. Comme si il se remémorait quelque chose en même temps de parler.

Peut-être un peu au début, mais quand j’ai vu que je pouvais aider les gens autour de moi. Je me suis dit que ce n’était pas si mal d’être prise pour une folle.

C’est très courageux, je trouve.

Ne sachant pas quoi répondre, je finis par me taire. Ainsi, un léger silence s’en suit alors qu’il reprend:

Mais c’était quoi ton rêve avant de choisir de devenir prêtresse ?

Je me rappelle plus. Un rêve banal sûrement.

Je pense qu’aucun rêve n’est banal, coupe-t-il.

La confiance dans ses paroles perturbe la banalité de ma phrase. Alors que j’allais répliquer, d’autres mots sortent de ma bouche.

Tu as raison.

Bien que je continue à avancer, je remarque que mon collègue de marche s’est arrêté. La tête surprise et les lèvres rieuses, il s’exclame:

La prêtresse m’a dit que j’avais raison ! Je proclame ma journée déjà parfaite !

En haussant les sourcils, je réplique, perplexe :

Pas besoin d’en faire un événement majeur.

Bien sûr que si ! Je vais tout de suite contacter le gouverneur et en faire une fête nationale. On l’appellera « Le nouveau saint Yuto« , mime-t-il un bandeau dans le ciel.

Je souris largement en écoutant son projet complètement fictif.

J’attends avec impatience les nouveaux calendriers, lancé-je avec taquinerie en reprenant la marche.

Je me tape la tête avec ma main libre. Je fais exactement la même erreur qu’hier ! Je me laisse emporter alors que je devrais me méfier. N’oublie pas, c’est un psychopathe qui prétend d’un côté avoir une double personnalité et de l’autre être somnambule. Alors même si il paraît le plus sincère du monde, ne te laisse pas berner par son jolie sourire. Il cache des choses et tant qu’elles ne seront pas découvertes, il restera une part d’ombre en lui qui le rendra toujours suspect. Et je ne sais pas à quel point cette part peut être noire. Je le regarde avancer, guilleret, en face de moi. L’aspect le plus pur peut cacher le plus noir des secrets. Perdant toute cette ambiance légère qu’il s’était installé entre nous, mon esprit redevient plus méfiant envers les gestes et les paroles du garçon aux cheveux citron. Dans mon enquête, je décide de le questionner un peu.

Tu avais un rêve d’enfance toi ? demandé-je, mine de rien.

J’ai toujours voulu être le power ranger rouge ! dit-il en imitant la pose.

Voyant que ses plaisanteries ne m’atteignent plus, il reprend plus tranquillement la marche.

Et toi ? Je parie que tu voulais devenir comme dans les dessins animés. Comme nous tous en faite.

À vrai dire, je ne me rappelle pas spécialement des dessins animés que j’aimais. Tu as toujours vécu ici ?

Non, j’habitais plus au sud. Il fait plus chaud qu’ici en tout cas.

Pourquoi es-tu remonté dans le nord ?

Et toi ? Toujours vécue ici ?

Non plus, j’ai vécu au contraire plus au nord.

Voyant qu’aucun de nous deux ne veut en dire plus sur le sujet, la conversation s’arrête. J’ai beau essayer de lui poser des questions, il évite les réponses trop détaillées ou esquive totalement. Je ne peux pas non plus aller droit au but de peur qu’il se braque ou qu’il ne veuille plus du tout parler. Il reprend:

Tu as une matière préférée ?

Non, pas vraiment et toi ?

La biologie, répond-il enjoué. Un film préféré ? Une série ?

Je regarde plein de choses mais je n’ai pas de préférence. En revanche, je pense que tu es un accro aux animés.

Effectivement, c’est ce à quoi on s’attend de la part de la prêtresse la plus célèbre du lycée ! rigole-t-il joyeusement.

La conversation continue alors qu’il me pose des questions banales. Il n’a plus abordé le sujet du club et s’est uniquement intéressé à moi. J’ai eu beau essayer de tourner la conversation vers lui, rien à faire. Je dois avouer que c’est bien une des premières fois où je subis un interrogatoire sur moi et non moi qui interroge. Durant ce temps, j’ai pu en apprendre plus sur lui, du moins, d’après ce qu’il m’a dit. Des banalités comme ses animés préférés, sa couleur, ses goûts, son penchant pour le sucre. Alors que j’ai de plus en plus de mal à éviter ses questions, nous arrivons derrière le lycée où se trouve les poubelles. Yuto passe devant moi et commence à vider doucement le carton alors que je maintiens le couvercle du conteneur. Puis, il continue de parler de manière enjouée:

Et l’endroit où tu voudrais aller le plus sur terre ?

Je ne sais pas… Je le saurais peut-être plus tard.

Alors que je m’attendais à une suite de questions ou une énième tentative de plaisanterie, il reste muet. Le silence de nos voix se camoufle dans le bruit quand nous versons les poubelles. Mes yeux regardent sans grand intérêt les objets tomber dans la poubelle. Soudainement, Yuto s’arrête de vider et se redresse vers ma direction, me lançant un regard des plus surprenants.

C’est plutôt triste de ne rien savoir de ce que l’on veut.

À ces mots, à la fois dur et rempli d’émotions, je perds la notion d’espace ainsi que de temps. Je fixe ses yeux plein de compassion, me reflétant au travers. Mes yeux s’écarquillent alors que je prends conscience de ces mots. Pourquoi faut-il qu’il me regarde de cette façon ? Ses yeux viennent lâcher les miens pour à nouveau se concentrer sur sa tâche. Alors que mes mots restent bloqués dans ma gorge, sans un regard, il me lance d’un air penaud.

Je suis désolé, je n’aurais pas du poser toutes ces questions. Je comprends que tu n’ais pas envie d’en parler.

Bien que ma bouche est envie de répliquer, sa dernière phrase me coupe dans mon élan.

Surtout à quelqu’un que tu ne connais pas comme moi.

Pris d’un étonnant sentiment de culpabilité, je détourne le regard. Ce qu’il a dit n’est pas entièrement faux. Je ne peux pas lui faire confiance. Et je ne pourrais pas tant que je n’aurai pas le cœur net que c’est quelqu’un de bien. Quelqu’un qui ne joue pas un double jeu. Certains sont très doués par cacher leurs véritables intentions et dans l’art de la manipulation malsaine, le lycéen Yuto Fujita n’est pas un cas à exclure. Même si j’essaye de me persuader de mon bon choix, que ma méfiance est justifiée, cette petite voix en moi me réplique toujours que je blesse les personnes en agissant comme ça. Que je lui fais du mal alors qu’il est innocent. Étrangement, elle résonne comme plus fort en ce moment. Comme si elle me poussait à faire quelque chose. À dire quelque chose.

Je… commence-je d’une petite voix.

Soudainement, notre bulle s’éclate quand retentit dans le silence une voix qui hurle.

Prêtresse !

Surprise, je me retourne pour voir Yui courir à perte d’haleine en notre direction, le souffle court et les larmes s’envolant au vent.

Que se passe-t-il, Yui ? demandé-je fort pour qu’elle m’entende.

Elle arrive à notre hauteur, et parle aussi vite qu’elle le peut malgré son essoufflement.

C’est… C’est Mia ! Elle est tombée dans les escaliers ! C’est affreux ! Il y a du sang de partout !

En moins d’une seconde, je relâche le couvercle de la poubelle ainsi que les sceaux qui se fracassent au sol dans un bruit assourdissant. Moi et Yuto suivons Yui à perte d’haleine vers les lieux de l’accident.

Il ne nous faut pas longtemps pour atteindre le premier étage où retentissent des cris d’horreur et pour apercevoir un attroupement d’élèves autour de ce qu’il semblerait être l’accident. Alors que je bouscule les étudiants pour qu’ils me laissent passer, mes yeux tombent sur l’horrible scène. Du sang. Encore plein de sang. Du sang qui s’étend de plus en plus sur le parquet du couloir. Du sang d’une couleur vive reflétant les élèves autour de la victime. Du sang qui s’échappe d’un corps humain blessé.

Ce n’est pas moi.

La scène me provoque une remonté de l’estomac dans mon ventre. Mia est sur le dos, les bras et les jambes écartés. Énormément de sang s’échappe de sa tête recouvrant le sol de l’étage. Cette marée rouge, luisant à la lumière du soleil venant de la vitre d’en face, paraît comme irréelle vu sa quantité. Les yeux fermés, la victime ne bouge pas d’un pouce, rendant impossible de savoir si cela lui avait été fatal ou pas.

S’il-te-plaît, réveille-toi !

Je reste paralysée, ainsi que les autres élèves face à cette scène. Il m’est impossible de bouger. Mes bras et mes jambes ne répondent plus, comme si ils ne faisaient que me soutenir. Je sens mes mains commencer à trembler, entrechoquant mes doigts entre eux.

Ne me laisse pas toute seule !

Mes yeux ne peuvent se détourner de la flaque rouge.

Non, ce n’est pas ma faute !

C’est ta faute

Ce n’est pas ma faute !

C’est ta faute

Ce n’est pas ma faute ?

C’est ta faute

C’est ma faute ?

C’est ta faute

C’est ma faute

Coupable

Coupable Coupable

Coupable Coupable Coupable

Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable Coupable

Tu ne mérite rien

Quelqu’un m’agrippe le bras brusquement. Yuto me regarde d’un air des plus sérieux.

On doit agir maintenant.

Alors que je reste muette, ne sachant pas comment réagir, il reprend rapidement la parole, toujours en me fixant avec ce même air.

J’ai besoin de toi.

Il passe devant les élèves, me tirant avec lui au centre de la scène.

Écartez-vous s’il vous plaît !

Il se dirige vers la professeur Yuu que je n’avais pas remarqué. Elle est tétanisée, tremblant de tout son corps.

Professeur, allez appeler les urgences.

Elle est si paniquée qu’elle ne semble pas entendre ce qu’on lui dit et bafouille quelques mots, mais Yuto parle plus fort pour la ramener sur terre.

Maintenant Professeur !

O-oui !

Elle se précipite vers la salle des professeurs, bousculant les élèves sur le passage. Yuto se penche ensuite au dessus du visage de Mia alors que les élèves obéissent enfin à son ordre. Il lui parle doucement:

Est-ce que tu m’entends ? Tu peux me dire où tu as mal ?

Mia ouvre lentement les yeux et murmure d’une voix coupée:

Ma tête… Mon… Mon cou….

Puis elle ré-ouvre soudainement en plein ses yeux, commençant à gesticuler comme elle le peut, hurlant de plus en plus fort:

Ma tête ! J’ai mal ! J’ai mal !

Yuto agrippe précipitamment la tête de Mia afin de la maintenir puis se retourne vers les élèves.

J’ai besoin d’aide ! Il ne faut surtout pas qu’elle bouge !

Comme si un éclair m’avait frappé, mon corps réagit enfin à mes ordres et s’avance vivement vers la victime. J’agrippe ses bras qui gesticulent dans tous les sens en les plaquant fermement à terre. Yui, face à mon action, s’avance à son tour et maintient comme elle le peut les jambes de Mia. Elle pleure de grosses larmes, retenant ses sanglots sûrement dû à la cruauté de la scène. Je me rends compte du courage dont elle fait preuve.

Maintenez la doucement, sans trop appuyer sinon vous allez lui faire mal.

J’ai l’impression que la scène dure des heures. Alors que la victime se calme un peu, Yuto lui murmure des mots rassurants pour la détendre. Mon regard, alors sur Yuto, se détourne pour retomber sur le sang. Je ferme précipitamment les yeux. Il ne faut pas que j’y pense maintenant. Il y a plus important. Bien que mes paupières restent agrippées l’une à l’autre, je sens un léger froid vers mes genoux. Quelque chose commence à venir chatouiller mes jambes repliées sur le sol. Je ne dois absolument pas ouvrir les yeux sachant pertinemment la consistance de cette chose que s’étend autour de moi. Mon esprit s’embrume à imaginer cette couleur flamboyante qui m’entoure.

Tu es une honte

La ferme…

Comment as-tu pu ?!

La ferme….

Tu ne mérite pas de vivre

Tais-toi !

Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi ! Tais-toi !

Ils arrivent !

Professeur Yuu déboule en courant devant nous, accompagnée de Rina. Celle-ci écarquille les yeux mais ne perd pas une seconde en se mettant à côté de moi pour maintenir les hanches de Mia. D’autres professeurs arrivent sur la scène et écartent les élèvent plus spectateurs que intervenants. Professeur Yuu, les larmes aux yeux, remonte difficilement ses lunettes avant de se positionner à côté de Yui. Rina me tapote légèrement la tête, souriant faiblement pour me rassurer avant de se retourner vers Yuto. Ceux-ci parlent mais je n’écoute plus rien. Pour échapper à la scène, je regarde le ciel bleu éblouissant à travers la vitre du couloir. Faites qu’ils n’arrivent pas trop tard…

Ça sent le plastique neuf des ballons et la poussière des sacs. L’odeur me pique le nez néanmoins c’est bien meilleur que les moisissures. Je n’y vois pas à 30 cm autour de moi. Tout ce que je sais c’est que je me situe vers les barrières et les filets qui me construisent une petite cachette. Je doute de savoir comment trouver la sortie mais c’est le dernier de mes soucis. Je n’y vois rien. J’aime cette sensation. Pourtant, elle me plonge dans le silence de ce que je ne veux pas entendre mais je m’y sens bien. Je n’y vois rien. Je ne vois pas ce que je ne veux pas voir. Personne non plus ne me voit. Je veux rester là pour toujours. Même si je dois lutter pour ne pas m’en rappeler, au moins, je n’y vois rien. Je sens simplement mes cheveux collés à l’humidité de mon visage ainsi que la brûlure de mes genoux. Je n’oublierai jamais le vision de ce liquide rouge sur mes genoux. Seulement, il n’y est plus maintenant. Et je n’y vois rien. Je ne crains rien ici.

Mais, mon plaisir noir s’éclaircit à l’ouverture de la porte en face de moi qui laisse entrer la lumière dans la pièce. Elle m’éblouit tellement que je passe ma main devant mes yeux.

Ah, Prêtresse ! Tu es là ! Je t’ai cherché partout ! Qu’est-ce que tu fais enfermée ici ?

Yuto… Je n’ai pas envie qu’il me voit dans cet état. Mes genoux se replient contre mon buste tandis que mes bras serrent plus fort mes jambes contre moi. C’est comme si j’essayais de me faire la plus petite possible pour ne pas qu’il me voit. Je l’entends s’approcher puis s’accroupir en face de moi, me cachant de la lumière.

Tout va bien ?

Je ne réponds pas.

Pars vite s’il-te-plaît ! Je veux être seule.

C’est mieux d’être seule. Laisse-moi. Seulement, mes mots n’arrivent pas à exprimer mes pensées. Aucun son ne sort de ma bouche. J’ai beau hurler à l’intérieur, rien ne sort à l’extérieur. Soudainement, j’entends le bruit d’un vêtement qui se froisse ainsi que l’ombre s’agrandir. Il s’est assis face à moi, je le sais. Mon corps se contracte un peu plus. Je ne veux pas le voir.

Je ne sais pas si je devrais faire ça mais… murmure-t-il dans le froid de la pièce.

Intriguée par sa phrase, mes bras desserrent légèrement mes jambes. Sa voix est plus proche qu’avant.

Sayuri.

À l’entente inhabituelle de mon prénom, je relève craintivement la tête. Avant que je ne puisse agir, des bras m’entourent et ma tête se retrouve dans le cou rempli de cheveux blonds. Ils brillent à la lumière. C’est ça une affection physique ? Il me serre contre son torse et me murmure doucement:

C’est fini, tu as bien agi.

Les larmes dégringolent de mes joues, atterrissant dans son col. Mes yeux ne peuvent plus voir tellement ils sont brouillés par le liquide qui se déverse telle une cascade. Je serre à mon tour son cou de mes bras, enfouissant ma tête dans sa nuque, lâchant ainsi les sanglots que ma bouche veut camoufler. Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés ainsi. Sûrement jusqu’à ce que je n’ai plus de larmes, plus de sanglots à déverser. Me sentant calmée, il souffle doucement:

Mia a été prise en charge. Tu es partie si vite que j’ai cru que tu t’étais évaporée. Les pompiers m’ont dit qu’il y a de grandes chances qu’elle s’en sorte. Mais il y a quelque chose de bizarre.

Alors que j’étais rassurée d’apprendre ses nouvelles, je m’écarte doucement, déroulant mes bras de son cou à l’entente de ses derniers mots. Je le regarde, demandant silencieusement ce qu’il entend par là. Il répond à ma question, les bras toujours autour de moi.

Qui tombe en arrière dans les escaliers ? Surtout qu’elle était seule…

Ma main passe sur mon visage pour essuyer les dernières larmes de mes yeux, sentant au passage la chaleur de mes joues. Mon regard se pose dans le vide. Alors quelqu’un aurait poussé Mia ? Mais qui ? Et puis surtout pourquoi ? Je dois découvrir le coupable sur le champ. La mission Yuto Fujita est mise en pause. Je dois d’abord trouver qui a bien pu commettre cet acte si ignoble.

 

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Cet article a 2 commentaires

  1. feyel

    c’est super, je l’ai lu plein de fois, sur wattpad et sur ce site. MERCI

    1. Kotoha

      Merci beaucoup ! Ça me fait super plaisir ! J’espère que la suite va tout aussi bien te paire ^o^

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