Psychopathe ou somnambule ?

 

 

Je me passe la main sous la nuque. Le matin n’a jamais été mon fort. Malgré le fait que je me trouve dans la cour du lycée en ce moment, habillée de mon uniforme, le sac à l’épaule et mes cheveux fièrement attachés, je me sens aussi réveillée qui si le réveil venait à peine de sonner. Alors que je rentre dans le bâtiment pour me diriger vers mon casier, je bâille en pensant à l’effort de devoir changer mes chaussures. Il faut dire que la nuit a été rude. Après les événements d’hier, le sommeil a tardé à venir, l’angoisse me tenant au cou. Pendant une bonne partie de la nuit, mon cerveau ne faisait que se remémorer la journée d’hier afin de trouver où ai-je pu commettre une erreur. Qu’est-ce que je n’ai pas vu ? Mais rien ne m’est venu à l’esprit. Et c’est d’ailleurs ce problème-là qui m’angoissait le plus. Peut-être que je ne suis pas aussi invincible que je ne le croyais ?

Cette pensée me provoque un frisson. C’est à cause de mon manque de connaissance que j’ai risqué ma vie et, aussi celles des autres. Celles des personnes qui ont besoin de moi. Si je ne peux plus les aider dans leurs problèmes qui n’intéressent personne. Si je ne peux plus les empêcher de se blesser entre eux… Je dois me ressaisir. Je souffle un bon coup pour me donner du courage. Il faut que je me dépêche sinon je vais arriver en retard.

J’enlève mes chaussures pour les mettre dans le casier, enfile rapidement les autres et repars vers le couloir afin d’aller à ma salle de classe. Alors que j’entame ma traversée du couloir, il se produit un événement qui se déroule chaque matin, sans exception. Je le surnomme « l’Entrée de Moïse ». À peine ai-je mis le pieds dans le couloir, que les élèves présents se retournent vers moi, et s’écartent du passage. Un immense chemin se dresse devant moi pour me laisser passer. Je soupire. Combien de fois leur ai je dit d’arrêter de me faire autant d’honneur ? Je préfère largement passer inaperçue. Impossible d’observer quoi que ce soit si ils se retournent vers moi pour me saluer quand je passe dans les parages. Vu qu’ils continuent à faire leur mascarade, j’avance à contrecœur dans le passage ouvert devant moi. J’entends des « Bonjour Prêtresse » tout le long de ma traversée de la mer d’étudiants à laquelle je souris de manière un peu crispée. Je préférerais largement pouvoir ouvrir un océan en deux qu’une foule qui me regardent passer. Voyant que j’atteins enfin ma classe, un léger geste de victoire m’échappe alors que les élèves retournent à leurs activités précédemment interrompues. Bien que je pensais être à l’abri de toute contrainte, une voix derrière moi m’interpelle:

Bonjour Prêtresse, comment allez-vous aujourd’hui ?

Toute la fatigue de la nuit s’évanouit en un instant. Je me retourne avec une rapidité déconcertante pour faire face à la personne qui a hanté ma nuit de sommeil, Yuto Fujita. En signe de défense, je me recule vivement afin de laisser de l’espace entre nous et me mets en position de combat. J’avoue n’avoir jamais pratiqué mais j’ai vu beaucoup de films, alors je pense savoir me défendre un tant soit peu. Malgré la stupéfaction de le voir agir normalement, je ne baisse pas ma garde. Cette fois-ci, je ne me laisserai pas avoir par son jeu d’acteur impressionnant.

Que me veux-tu, Yuto Fujita ? Tu dois être sacrément doué pour que les esprits ne m’aient pas averti de ce que tu es vraiment.

Je le vois écarquiller les yeux et ouvrir légèrement la bouche à peine une demi-seconde. Pourquoi son visage exprime une vrai surprise ? Je le regarde avec méfiance. À quoi ça rime ?

J’espérais sincèrement que cela n’arriverait pas hier, avoue-t-il doucement dans un souffle, l’air coupable. Je suppose que même les esprits n’ont pas pu le voir mais j’ai un problème que personne ici n’est au courant, dit-il l’air gêné d’une voix presque murmurée.

Intriguée par son visage sincère, je l’incite à continuer en le regardant avec méfiance, ne baissant pas la garde. Il se gratte la joue avant de continuer.

Je suis narcoleptique et somnambule. Il m’arrive souvent de perdre connaissance et de me retrouver dans des endroits inconnus sans savoir ce qu’il s’est passé. Je suis vraiment désolé si j’ai fait quelque chose de déplacé ou de t’avoir surpris hier, s’excuse-t-il vivement en se penchant en avant pour appuyer son pardon. Je ne voulais pas te le dire de peur que tu me rejettes, même si je savais que tu allais le découvrir un jour ou l’autre grâce aux esprits.

Je le fixe perplexe. Que me chante-t-il ? Ce que j’ai vu hier ne ressemble en rien à de la narcolepsie et encore moins à du somnambulisme. Aucun somnambule change de personnalité alors qu’il est endormi. Au delà de sa personnalité, son comportement, ses gestes et les traits de son visage s’étaient métamorphosés. Ce qui m’inquiète c’est que cela va au delà même du talent d’acteur. Je relâche peu à peu ma position de défense et essaye de parler de manière normale.

Tu viens me jurer que ce n’est pas un coup monté ? demandé-je, fermement.

Non, bien sûr que non ! Jamais je ne ferais ça !

Je peste dans ma barbe inexistante. J’aurais sincèrement préféré une blague plus qu’autre chose. Mais à mon grand regret, il est honnête dans le fait que ce n’est pas un complot. Cependant, rien n’exclut la folie ou la psychopathie. Toujours prudente, je l’interroge:

Est-ce que cela t’arrive souvent ?

Non, uniquement de temps en temps.

Raconte-moi l’histoire du dernier film que tu as vu ?

Quoi ? Pourquoi ça ?

Réponds juste. Les esprits me disent de le faire, le coupé-je, toujours ferme.

Très bien, c’était l’histoire d’un samouraï… Il partait à la guerre pour la première fois de sa vie, réfléchit-il les yeux baissés.

Parfait, raconte-moi ton dernier souvenir où tu as eu une crise ? Comment ça s’est passé ?

Euh… C’était un samedi. Je suis allé à la pâtisserie près de chez moi. J’y vais souvent car j’adore leurs gâteaux. Puis en sortant, plus rien. Je me rappelle juste m’être réveillé dans les poubelles, la chemise ouverte, plein de bleus et sans mes achats. Je suppose que je me suis cogné et que je suis tombé. Par contre, la disparition de mes gâteaux, je ne l’explique pas, me sourit-il, amusé.

Tu as déjà consulté un médecin ?

Je ne peux pas, murmure-t-il, baissant la tête, comme si il ne voulait pas être entendu.

Comment ça tu…

Le cours commence. On doit y aller, m’interrompt-il, passant à côté de moi pour rentrer dans la classe.

Je le suis d’un regard perplexe et en fais de même. Je rejoins mon bureau au fond de la classe, près de la fenêtre. L’endroit idéal. Je pose mon sac à ma place et m’assois lourdement, laissant tout mon poids retomber sur la chaise. Alors que je m’active à déballer mes affaires, mon regard ne quitte pas mon ancien interlocuteur qui discute joyeusement avec les autres élèves.

À l’opposé total de moi parmi les premiers rangs, les garçons rapprochent leur chaise alors que les filles les rejoignent. Alors que la discussion s’anime, je ne distingue aucun sourire méprisant, supérieur, coléreux ou carnassié chez mon ravisseur d’un jour, en plein centre de la scène. Rien ne trahit son comportement normal. Qu’est-ce qu’il ne me dit pas ? J’ai vu un air si grave sur son visage avant qu’il ne repousse la conversation. D’ailleurs, il a évité ma question, c’est-à-dire qu’il ne veut pas aborder le sujet. Pourquoi ? Surtout que quand je lui ai demandé des souvenirs, il m’a dit la vérité. Lors du souvenir du film, il a regardé en bas cherchant dans sa mémoire. J’ai pris cette gestuelle comme base de comportement quand il dit la vérité pour voir s’il agirait de la même manière pour répondre à mon autre question. Ce qu’il a fait. Je suis perdue. Il a bien cherché dans ses souvenirs ce moment d’égarement.

Mon regard ne lâche pas d’une seconde ma cible. Psychopathe ou pas, il cache quelque chose, ça j’en suis sûre. Je dois l’espionner pour découvrir quoi. Je veux être sûre qu’il n’attaquera pas d’autres filles à cause de mon erreur. Prépare-toi, Yuto Fujjita, je ne vais pas te lâcher d’une semelle.

La cible s’apprête à partir. Je répète, la cible s’apprête à partir.

Après avoir balancé mes affaires sans soin dans mon sac, je trottine rapidement jusqu’à la porte, passant légèrement ma tête dans l’encadrement, pour apercevoir le suspect descendre les marches afin de rejoindre le rez-de-chaussé. Tel un espion, je me dirige à pas de loup vers l’escaliers, me réfugiant dès mon arrivée derrière un groupe d’élèves pour rester inaperçue. Certes, inaperçue pour Yuto qui ne se soucie de rien, en revanche, pour les autres élèves, je suis encore plus visible que d’habitude. Mais, ils ne vont rien me dire et au contraire, me laisser tranquille vu que je fais des choses bizarres prétextant parler aux esprits. Planquée derrière un groupe d’étudiants qui me jette des coups d’œils perplexes, j’atteins le bas des escaliers et les ennuis commencent.

Presque tout le lycée est au rez-de-chaussé. Ceux qui sortent des classes, ceux qui viennent de dehors, et ceux qui descendent des étages. C’est une vrai jungle ici. J’essaye de me faire la plus petite possible pour éviter une « Entrée de Moïse » et faire griller ma position. Accroupie parmi les fauves qui se bousculent, je suis ma cible qui se dirige vers la sortie à son tour après avoir saluée de la main d’autres élèves. Je m’efforce de glisser entre les obstacles pour ne pas me faire distancer, néanmoins je peine à garder ces cheveux blonds ébouriffés dans mon champ de vision. Pour plus de facilité, je décide de longer le mur vitré pour rattraper mon retard.

En arrivant près de la vitre, mon regard quitte soudainement mon suspect pour se poser sur trois silhouettes dehors, attirant mon attention. Dans la cour se trouve la fille du métro avec deux autres filles, bien plus grandes qu’elle. Intriguée, j’arrête ma course pour me coller à la vitre afin de mieux les distinguer. Elles se situent un peu loin dans la cour, près du stade de baseball. Les apercevoir se révèle presque du miracle à travers la foule et la distance entre nous. Peut-être que ce sont ses amies ? Non. Je ne distingue pas son visage mais sa tête est penchée en avant, le dos courbé et les mains croisées à l’avant. C’est une position d’infériorité. Une des filles, rousse et cheveux attachés en couette, avance vers ma connaissance d’un jour. Je ne remarque qu’à la dernière seconde qu’elle porte un sceau. Et, avant que je puisse faire quoi que ce soit, le verse lourdement sur la tête de la jeune fille. Elle prend soin de verser chaque goutte du contenu et balance le sceau au loin. La deuxième se rapproche de la première pour échanger quelques mots que je suppose très mesquin. La fille à la teinture à présent verte ne bouge pas, restant bloquée dans sa position. Je ne peux pas laisser passer ça.

Rapidement, je tourne ma tête vers Yuto qui s’évanouit dans la foule au loin. Je vais perdre sa piste. Perdue entre deux événements importants, mon esprit doit faire un choix. Prendre ses filles sur le fait ou continuer à suivre un possible psychopathe ? En jetant un dernier coup d’œil à ma cible, je me lance à contresens de la foule afin d’atteindre la porte menant dehors. Je cris pratiquement que j’ai une urgence magique et presque automatiquement, les fauves me laissent passer pour arriver à mon objectif.

Arrivée dehors, je respire un coup et reprends ma course effrénée. À la vue de moi chargeant tel un taureau dans une arène, les filles reculent légèrement. Je me positionne devant la fille recouverte de peinture qui me regarde, surprise de me voir débarquer.

Les esprits m’ont prévenu de vos manigances. Je suis ici pour corriger votre comportement.

À ces mots, les deux malfaitrices me regardent d’un air mécontent, néanmoins, avec une gestuelle particulière: elles se redressent le dos, lèvent le menton et croisent les bras. Je sens de la supériorité parmi cette colère. C’est le temps de leur donner une leçon. Je pose ma main derrière mon oreille, prétextant entendre des voix.

Apparemment, vous faîtes ça couramment d’après ce qu’on me dit. Tous les jours ?

Elles redressent le menton, léger sourire en coin. Je continue alors sur ma lancée .

Non, attendez… C’est tous les jours sauf le mercredi n’est-ce pas ? Oui, je vois. Vous êtes trop occupés le mercredi pour vous déplacer n’est-ce pas ?

À leur léger mouvement de recul et crispation des sourcils, ma conclusion est bonne.

Oui, oui, je le vois parfaitement, murmuré-je en fermant les yeux, une main sur la tempe. Je vois une fille passée devant le club de peinture. Deux autres la regardent passées avec une aura très négative. Elles poursuivent la jeune fille et… Et plaf, un sceau de peinture. Mais pourquoi font-elle ça ? Attendez, je vois… Je vois un garçon ?

Je ré-ouvre les yeux rapidement afin d’analyser leur réaction. Une contraction de la main alors que l’autre se la passe dans le cou. Bingo.

C’est un garçon charmant n’est-ce pas ? Et quand il voit cette jeune fille passée devant le club de peinture, il la regarde au grand malheur des deux jeunes filles… Oui c’est ça !

Arrête de tout nous mettre sur le dos ! On n’est pas les seules à faire ça ! crie l’une des deux soudainement.

Alors ça vous donne le droit de faire pareil ? C’est une excuse d’agir mal parce que les autres le font aussi ? Je suis sûre que vous ne voudriez pas que l’on fasse pareil si c’était vous n’est-ce pas ? Imaginez ce que vous pourriez ressentir.

Je m’arrête et reprends.

Les esprits m’avouent que vous êtes des filles biens. Apparemment, vous vous investissez à fond pour votre club et leurs membres. Tout le monde a le droit à une seconde chance donc je vous laisse partir. Mais ne refaites jamais ça. Les esprits s’en souviennent, vous savez. Ils seront très en colère si ils vous voient reprendre vos manigances. Et je n’aimerais pas que ça se produise si j’étais vous.

Baissant la tête, elles s’enfuient rapidement vers la porte du couloir. Mon regard les suit dans leur fuite. Elles ne s’excuseront pas. Il est encore trop difficile de se remettre totalement en question. Mais d’après l’air véritablement coupable qu’elles abordaient au niveau de leurs sourcils et de leur bouche, elles ont compris que c’était mal. Je doute qu’elles recommencent.

J’étais sûre qu’elles faisaient parties du club de peinture vu qu’elles reproduisaient l’opération avec des sceaux de peinture. C’est pourquoi j’avais aperçu de la peinture sur le col de la jeune fille dans le métro hier. La principale raison était en priorité la jalousie vu la beauté de la lycéenne qui attire les regards d’après la scène de la veille. Et vu qu’elles faisaient la même chose tous les jours, la jalousie devait les toucher chaque fois pour réanimer cette haine donc elle devait passer devant le club chaque jour pour susciter tant de haine. Pourquoi pas le mercredi ? Je me rappelle avoir entendu, lors d’une enquête, que le club de peinture était un lieu où les membres étaient très soudés, ayant remportés plusieurs concours ensemble, s’entraînant en priorité le mercredi afin d’avoir plus de temps. Faisant parties du groupe, elles devaient forcément tenir à la peinture et au club. Finalement, je n’ai pas perdu ma capacité à analyser.

Après ce moment de réflexion, je me retourne vers ma protégée. Surprise, je suis émue de la voir les perles aux yeux essayer de ne pas déverser toutes ses larmes sur le sol.

Elle a cet air de chaton égaré qui pourrait faire craquer n’importe qui. De ma manche, j’essuie ses yeux et leurs contours des traces de peinture, lui parlant d’un ton doux.

Je suis désolée, je ne suis pas arrivée à temps pour les empêcher de faire ça.

Ce n’est rien ! Au contraire, je te remercie, Prêtresse, d’avoir fait attention à moi et aux esprits de m’avoir aidé, sourit-elle doucement, la voix rouillée par les sanglots ravalés.

Je lui souris doucement à mon tour. Une part de moi voudrait lui confier la vérité. Mais, je me contiens.

Pourquoi tu n’as rien dit ? Tu aurais pu venir me voir ou demander à un professeur.

Oh euh… J’ai toujours été timide… Et je me disais que ça passerait.

La prochaine fois que tu as un soucis, quel qui soit, tu viens me voir sans hésiter d’accord ? Sinon les esprits me diront que tu n’es pas venue.

D’accord, je ne décevrai pas les esprits ! dit-elle secouant la tête pour appuyer ses mots. Merci Prêtresse de m’accorder tant d’attention ! exprime-t-elle avec des yeux pétillants d’admiration, croisant ses mains. Oh ! Ta manche est pleine de peinture maintenant !

C’est pas grave, je…

Avant que je ne puisse dire quoi que ce soit, elle attrape ma manche doucement et la plie pour essayer de limiter les dégâts, puis me sort un grand sourire enfantin.

C’est pour ça que tu rentrais tard hier. Tu te nettoyais avant de rentrer, c’est ça ? Je parie que tu as des vêtements de rechange dans ton sac parce que tu sais que ça arrive.

Elle hoche la tête honteuse, baissant le regard. Je tapote légèrement son bras dans une tentative de réconfort. L’affection physique n’a jamais été mon fort.

Je dois y aller. Comment tu t’appelles ?

Y-yui ! Yui Yamada ! répond-t-elle bégayante.

N’oublie pas ce que je t’ai dit Yui ! répliqué-je alors que j’entame ma course vers le portail du lycée.

Alors que je m’aventure plus loin dans la cour, je l’aperçois hocher la tête en me saluant de la main. La cour se vide plus doucement vu le peu d’élèves restant. Certains restent dans leur classe pour réviser, d’autres vont dans leur club ou traînent encore dans les couloirs. À mon arrivée près du portail noir, je tombe nez à nez avec Mia, Akane et Natsuko.

Mia ! m’exclamé-je, surprise.

Prêtresse ! s’exclame-t-elle à son tour.

Tu n’aurais pas vu Yuto passer par hasard ? l’interroge-je alors j’observe les alentours.

Encore après Yuto ? sourit-elle pleine de sous-entendus.

Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ! pesté-je dans un cri.

Passant sa main devant sa bouche, Mia rigole sournoisement. Même si elle est plus expressive, on aurait dit une Rina tout craché. Alors qu’elle tapote ma joue gouflée de son doigt en rigolant faiblement face à ma tête qui boude, une de ses accompagnatrices, à l’apparence telle une poupée en porcelaine rare, prend la parole:

Qui est ce fameux Yuto ? demande Akane, redressant une mèche à l’arrière de son oreille.

Un élève de la classe de notre Prêtresse, c’est un garçon adorable qui vient souvent au club de baseball, lui répond Mia.

Serais-tu aussi intéressée, Mia ? questionne sournoisement Natsuko, se penchant en avant.

Non, je préfère le laisser à une autre personne, dit-elle en me regardant.

Puisque je te dis que ce n’est pas ça… souffle-je lassée.

C’est vrai qu’en plus tu aurais l’air d’une cougar Mia ! Je te verrais bien comme ça, rigole Natsuko, en imitant des griffes de ses mains.

Natsuko ! s’écrit-elle en s’énervant faussement pendant que cette dernière la nargue en lui tirant la langue.

Arrêtez vos gamineries les filles, tape des mains Akane. Nous sommes des dernières années. Nous devons montrer l’exemple.

Oui, ma reine, rigole Natsuko en faisant une fausse révérence

Je te l’ai déjà dit, ne m’appelle pas comme ça, dit-elle en haussant les sourcils.

Alors que je regarde Akane étrangement, Mia pose sa main sur mon épaule.

Excuse-moi, Prêtresse. C’était pour rigoler.

Je ne t’en veux pas. Mais évite de me bassiner avec ça.

J’essaierai, dit-elle en clignant d’un œil.

Nous nous sourions affectueusement. Mia a toujours été une personne que j’apprécie. Son respect, sa bonne humeur, sa façon de me traiter d’égal à égal tout en respectant ma position. C’est l’une des premières à m’avoir aidé pour le club et avec sa bonne réputation, les élèves ont commencé à venir me voir. Ainsi tout s’est enchaîné. Sans sa confiance dans mon club, je doute fort que j’en serais là aujourd’hui.

J’ai besoin de Yuto pour une enquête. Tu sais où il est ?

Tu aurais dû le dire plus tôt ! Je l’ai vu partir avec d’autres garçons vers le métro, dit-elle en pointant le portail de son doigt.

Parfait, merci !

Bien que je commence à courir, m’éloignant d’elles, j’entends des appels au loin.

Bonne chance Prêtresse, s’écrit Natsuko.

Dis bonjour de ma part à Rina la prochaine fois que tu la verras, s’écrit à son tour Mia.

Alors que Akane hoche la tête en signe d’au revoir, les deux autres secouent leurs mains joyeusement. Je réponds à leur geste et repars de plus belle, passant le portail pour ensuite entamer ma course vers l’allée du lotissement adjacent. Avec un peu de chance, les bavardages l’auront ralenti. Je cours aussi vite que mes jambes le peuvent, laissant une traînée de poussière volante après mon passage. Voyant le métro pointé le bout de son nez à travers les arbres plantés devant les maisons, j’accélère le pas.

La route traversée, la carte bipée, ma respiration cherche enfin de l’air alors que j’atteins la rame. J’observe autour de moi. Il est plus tôt qu’hier, de ce fait, le métro est rempli d’employés de bureau et de lycéens. Difficile d’effectuer des repérages. À travers les têtes, je saute à plusieurs reprises dans l’espoir de voir des cheveux blonds ébouriffés. Mais, devant moi, des crânes dégarnis, des cheveux en pétard, des capuches ainsi que des mèches couleur flamboyantes sont les seules choses que je distingue.

D’un coup, mes yeux s’écarquillent quand j’aperçois finalement Yuto tout au bout de la salle, près des bancs collés au mur, discutant avec des camarades.

Alléluia ! Il est toujours là !

Je vais finalement pouvoir voir où il habite et en apprendre plus sur lui. Toujours avec ma méthode de prédateur, je me dirige vers ma cible, en me baissant le plus possible.

Arrivée assez proche de lui, j’attends patiemment la rame, ne quittant pas ma cible des yeux. Après quelques minutes, la rame approche. Tout le monde se précipite dans les compartiments pendant que j’essaye de grimper tant bien que mal dans le même que Yuto. Le trajet se passe dans le calme malgré les accolades non désirées à des inconnus vu le peu d’espace entre nous. Yuto descend à la même station de la veille, saluant ses camarades de la main. Je le suis pendant quelques minutes, passer le portique, sortir du métro et marcher dans la rue marchande où je me suis réfugiée hier. Il observe les vitrines des magasins en avançant tranquillement jusqu’à sortir de la rue pour s’engouffrer dans un quartier inconnu. Le lotissement est surtout rempli de petits immeubles modestes espacés de maisons délabrées, coincées entre deux.

Alors que je me planque derrière un poteau électrique, Yuto arrête sa marche d’un coup. Il passe une main dans ses cheveux en les ébouriffant un peu plus.

Alors comme ça, la Prêtresse est une espionne ?

Un frisson me parcourt les épaules. Voyant que ma position est grillée, je décide de sortir de ma cachette et de l’affronter. Il se retourne, avec ce même air carnassier que la veille, dénouant son col. Ce n’est définitivement pas un visage que j’ai vu aujourd’hui.

Je vérifiais simplement si tes mensonges étaient vrais. Mais tu ressembles plus à un psychopathe qui se lâche en fin de journée tel un loup garou plutôt qu’à un somnambule.

Il éclate de rire sans grande gêne se penchant légèrement en arrière et reprend:

C’est vrai qu’il t’a sorti cette histoire de somnambulisme. Il est définitivement trop bête.

Je le fixe, interloquée. Comment ça il ?

De qui tu parles ? C’est bien toi qui me l’as dit.

Ne me dis pas que tu es si naïve pour ne pas avoir compris ce qu’il se trame. Il est presque impossible de nous confondre lui et moi, même si on a le même corps. Je suis beaucoup plus charmant, dit-il avec un air suffisant.

Tu crois sincèrement que je vais avaler ça ?! Que tu as deux personnalités ? m’écrié-je, pas du tout convaincue.

Tu peux le croire ou non, je m’en fiche.

Si je veux bien admettre que ton histoire est possible, pourquoi Yuto… Enfin… L’autre toi, ne s’en rappelle pas ? demandé-je perplexe, la main sur la tempe pour essayer de mieux comprendre.

Ça, j’en sais rien. Il est beaucoup trop gentil et bête pour se défendre donc c’est moi qui viens, hoche-t-il des épaules.

Alors pourquoi tu es là ? Il ne craint rien maintenant.

Parce que je sors quand je veux, madame. Si j’ai envie de prendre l’air moi aussi, je sors. De toute façon, il est trop coincé pour vivre alors je le fais à sa place.

C’est vrai que « vivre » comme tu dis, c’est plaquer une fille avec son pied contre un distributeur, sous-entends-je, les bras croisés.

Ah… Pour ça… C’est toi qui a eu peur toute seule, réplique-t-il un plus fort, en détournant le regard.

Étrangement, il a l’air gêné. Lui qui paraît si supérieur aux autres.

Et comment j’étais sensée le prendre ? C’est violent comme manière de faire.

Dit-elle alors qu’elle m’a balancé à la gueule des canettes sans me laisser le temps de m’expliquer ! rétorque-t-il.

C’est normal de se défendre quand on se fait agresser !

C’était pas une agression !

Bien sûr que si !

Non !

Si !

Non !

Voyant que la conversation est sans queue ni tête, je m’arrête dans ma lancée.

Ah ! J’ai gagné ! C’était pas une agression ! crie-t-il victoire en me pointant du doigt.

N’importe quoi, ce n’est pas parce que j’arrête cette mascarade que ça veut forcément dire que tu as raison, souffle-je en massant ma tempe, fatiguée de le voir se comporter comme un enfant.

Peut-être, mais j’ai quand même gagné, tire-t-il la langue.

Mais quel gamin ! Son comportement de gamin emmerdeur qui va faire le perroquet pour ne pas écouter ce qu’on lui dit m’énerve au plus au point.

Mais c’est moi qui est assommée le gagnant de canettes. Ha !

Alors que je souris de ma réplique, je me rend compte à quel point je rentre dans son jeu. Posant la main sur ma bouche, j’interdis mes lèvres d’en dire plus. Je n’ai pas à me comporter en gamin comme lui. Ne te laisse pas embobiner par son charabia. J’entends le garçon près de moi éclater de rire. Son côté désinvolte ressort étonnamment bien dans le silence de la rue passante. Il me regarde, avec un sourire carnassier:

Je savais pas que la prêtresse pouvait être si amusante.

Étonnée par ses propos plutôt flatteur, je sens mes joues chauffer quelque peu mais je n’en laisse rien paraître.

Tu sais que tu es une vraie furie. Je n’ai jamais vu quelqu’un lancer des canettes aussi rapidement ! dit-il d’un sourire en coin, passant ses bras derrière sa tête d’un geste désinvolte.

Je souris à mon tour en coin, puis reprends:

Si ce que tu dis est vrai, concernant vos personnalités, il faut que vous alliez voir un médecin.

Je le sens se rétracter à ma suggestion. Alors que j’avais réussi à détendre un peu ce fameux personnage, je me rends compte de mon erreur. Il se replit sur lui-même, reprend cet air coléreux et froid, et me lance comme dernière phrase, le doigt pointé en ma direction:

C’est pas tes oignons, « Prêtresse« . Et t’as pas intérêt de parler à qui que ce soit de ça, ni même à lui. Sinon, t’auras affaire à moi.

 

 

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